POSTFACE à Yapou, bétail humain
Shozo Numa (Juillet 1970)
La première édition du livre fut bien accueillie et les réimpressions se succédèrent. La préparation de l’édition populaire étant l’occasion d’apporter des corrections au texte, c’était le moment ou jamais de prendre le pinceau et d’écrire une postface, m’enjoignit Tetsuo Amano. Ce que je fis, en prise à des sentiments confus.
Une thèse circule selon laquelle Shozo Numa serait mort. Je commencerai donc par évoquer une vieille histoire que lui seul peut connaître pour l’avoir vécue.
À la fin de la guerre, je me trouvais à l’extérieur du Japon, j’avais été enrôlé dans les jeunesses combattantes. Prisonnier, le destin a voulu que je fusse pendant ma captivité placé dans une situation qui me contraignait à éprouver un plaisir sexuel aux tourments sadiques que me faisait subir une femme blanche. Libéré, démobilisé, j’étais devenu un détraqué sexuel lorsque je rentrai au Japon. Les souffrances que l’hérétique que je suis endure depuis plus de vingt années ne pourront sans doute être comprises que par des individus connaissant les mêmes inclinations sexuelles. Pendant la journée, je ne craignais point le débat contradictoire et les discussions animées, mais la nuit, je m’enivrais des humiliations que me faisait subir une femme. J’étais un chien jouant avec la pointe de ses pieds, j’étais un cheval sur lequel elle s’asseyait pour être promenée : ces seuls fantasmes suffisaient à me donner du plaisir. Le goût pour la scatologie se trouve bien évidemment au terme de tels fantasmes d’avilissement et de souillure.
Mon pays était occupé par une armée de Blancs et je ne pouvais en faire moi-même l’expérience à cause de ma captivité mais je me souviens de l’excitation qui s’emparait de moi à l’idée de savoir les Japonais humiliés par des Blancs. Avec le livre Réflexions sur la pensée de Confucius et Mencius caché dans mon paquetage de jeune soldat, moi qui avais juré de protéger le Japon – pays des dieux –, je fus soulagé d’apprendre que l’empereur ne serait pas traduit devant le tribunal d’Ichigaya chargé de juger les criminels de guerre. Pourtant, je ne pouvais pleinement me satisfaire de cette situation. Je dois préciser que la question de l’abolition du système impérial ne fut jamais abordée. Le caractère divin de l’empereur
– ce qui avait structuré ma psychologie pendant la guerre – était soudain détruit. Cette désillusion se transforma sans doute en moi en excitation masochiste. Je ne pourrais pas dire que la nature de ce mécanisme psychologique me paraisse à présent totalement claire.
C’était l’époque où les revues généralistes
prenaient un réel plaisir à rendre compte de discussions très sérieuses telles celles provoquées par l’essai de Naoya Shiga sur Le Français comme langue nationale, ou celui de Masao Kume sur Le Japon, nouvel état américain. On y percevait très clairement le complexe d’infériorité raciale des Japonais. Je rêvais d’un Japon colonisé comme l’avait été Okinawa. Le nazisme avait été condamné, catalogué à l’époque de folie collective. Si la raison continue de m’intimer à souscrire à ce jugement, je n’ai cependant jamais réussi à me départir du doute qui s’empare de moi lorsqu’il s’agit de savoir si la logique raciale des nazis était juste ou pas. Il était question de paix globale et si, en tant que Japonais, je désirais cette paix qui découlerait de la fin de l’occupation, en tant qu’homme mis à nu, je ne souhaitais rien d’autre que la poursuite de l’occupation, à cause du sentiment d’humiliation induit par l’expression Occupied Japan. Puis, alors que je restais tourmenté par une telle ambivalence, la paix fut signée et le Japon redevint un état indépendant, mais plus la situation d’occupation perdait son caractère humiliant, plus mon désir d’humiliation, lui, se renforçait, au point que je désirasse une soumission plus totale encore. J’en crevais.
J’appris alors l’existence de Kitan Club, une revue consacrée aux mœurs, revue « très sérieuse », pour reprendre le qualificatif employé par Takeo Okuno dans le commentaire qu’il fit à la fin du premier numéro. Cette revue continue à paraître encore aujourd’hui, n’en déplaise à Takeo Okuno qui en parle comme si elle avait disparu. Il n’est pas exagéré de dire qu’elle reste un espace ouvert à l’expression de toutes sortes de déviances sexuelles, même si la principale est bien entendu ce qu’on appelle le SM (une abréviation que ne devait comprendre à l’époque qu’une personne sur dix, à l’exception des adeptes de cette pratique). Sous le nom de Shozo Numa (ce pseudonyme est, entre parenthèses, la traduction de Ernst Sumpf, le nom d’un chercheur allemand spécialisé dans le SM, Sumpf signifiant « marécage », comme Numa), j’avais quant à moi commencé à écrire dans la revue, sous le titre Carnets d’un visionnaire, de petits essais consacrés à mes désirs d’humiliation. […]
Mis à part La Vénus à la fourrure qui est un roman de jeux masochistes classiques, les œuvres de Sacher-Masoch renferment quantité de textes historiques à la gloire de la domination de la femme et à la systématisation de la soumission qui ont pu à certains égards me satisfaire pleinement bien que la censure de l’empire autrichien ait dû brider son écriture puisqu’on n’y trouve pas de scènes scatologiques alors que la scatologie est le pôle extrême de la psychologie de la soumission et que je suis certain que Masoch partageait cette passion. Sur ce point, l’œuvre du marquis de Sade ne connaît pas ce genre de restrictions. Sade s’est attaqué à tous les tabous de la société. Son œuvre possède une valeur indéniablement supérieure à celle de Masoch quant à sa connaissance pénétrante des ressorts psychologiques de l’esclavage et de la soumission ou du plaisir découlant de la profanation. Mais il est dommage que Sade ait partagé S et M en « gagnant » et « perdant » alors que c’est précisément l’inverse que je recherche. Je ne pouvais donc m’en satisfaire (même si je fus le premier à me réjouir de la publication par Eugen Dühren des Cent vingt journées de Sodome qui devançaient de cent ans le Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing. La dimension du masochisme masculin est totalement absente chez Sade. Et même si, extérieurement, certains actes y ressemblent, en dehors de la scatologie que Beauvoir a qualifiée de « festin de merde », ce n’est pas encore ça.)
J’ai lu tous les ouvrages scientifiques traitant de la sexualité et me suis retrouvé dans bien de descriptions cliniques. J’ai pu croire y étancher ma soif. Mais les malades dont parlent les savants qui ont étudié la sexualité en Occident sont des Blancs. Ils ne se préoccupent en conséquence absolument pas du désir de soumission masochiste qui peut naître de la couleur de la peau. Les médecins japonais n’abordaient quant à eux jamais cette question. Il semblait n’y avoir que moi pour poser le problème du complexe d’infériorité des Japonais par rapport aux Blancs et celui de la relation masochiste qui en découle.
Par ailleurs, j’étais un amateur de SF (là encore, le sens de cette abréviation restait hermétique à la plupart). Il y eut une époque où je dévorais les livres de SF que les soldats américains avaient lus et que j’achetais d’occasion dans les libraires du quartier de Kanda à Tokyo. Parmi ces livres, celui de Karel Capek, War With The Newts (La Guerre des salamandres), dont la traduction japonaise existait aussi, fut sans doute le plus marquant. Ce livre m’apprit la possibilité et l’utilité d’un bétail intelligent au service du genre humain. L’existence de cette race excitait puissamment le lecteur que j’étais. À l’inverse, je tombai sur de nombreuses histoires où des extra-terrestres dominaient le genre humain qu’ils utilisaient comme bétail intelligent : ces romans me réjouissaient au plus haut point. S’il était aussi possible de réduire l’humain au statut de bétail intelligent, voilà ce que je voulais devenir. Si les nazis avaient gagné la guerre, le genre humain aurait sans doute été divisé en deux espèces. La défaite des nazis peut se lire à l’échelle de l’Histoire de l’humanité comme le résultat d’un hasard. Penser les droits de l’homme, la liberté ou l’égalité comme le produit nécessaire d’un progrès accompli par le genre humain, revient à ne pouvoir se libérer de manières de penser liées à une réalité déjà historiquement établie. Biologiquement, il est possible d’avoir une autre image de l’homme. Et c’est ce que la SF m’a enseigné.
Pour apaiser ma soif, j’ai imaginé le monde d’ EHS qui venait me hanter chaque nuit. Dans ce monde, les Japonais sont soumis aux Blancs et leur soumission est organisée de telle sorte qu’elle conduit à leur totale « domestication ». Les femmes détiennent bien évidemment le pouvoir politique. Il ne restait qu’à donner une forme littéraire à tout ce que j’imaginais alors : la composition générale, les esquisses, les couleurs et les articulations. […]
Voyages de Gulliver et Aline et Valcourt ou le roman philosophique m’apprirent que la forme du voyage fictif permettait seule de faire des narrations utopiques (je préférerais dire dystopiques) qui s’écartent de la réalité quotidienne. Les chapitres composèrent les vingt épisodes parus dans la revue ne représentaient qu’un quart des brouillons dont je disposais. Je me dois de préciser que c’était quantitativement très loin de ce dont j’avais besoin pour décrire complètement le monde d’EHS. Droit, justice, économie, finances, impôts, armée, police, éducation, médecine, religion, théâtre, sport... il y avait tant de domaines que je devais aborder à propos d’EHS et que je n’abordais pas. […]
Je terminerai en remerciant Yukio Mishima, Takeo Okuno, Tatsuhiko Shibusawa et toutes les personnes dont les efforts ont permis la parution de la première édition de ce livre. Que soit également remercié Kyôji Minota, directeur de Kitan Club, d’avoir donné son accord à la publication du livre, sans oublier Tetsuo Amano dont la médiation fut primordiale. Que tous soient ici chaleureusement remerciés.
Traduit du japonais par Sylvain Cardonnel