Kathy Acker
Dennis Cooper
Samuel Delany
Mike Duff
Michael Gira
Laura Hird
Shozo Numa
Osvaldo Lamborghini
Sylvere Lotringer
René Schérer
Peter Sotos
David Wojnarowicz
 
Yapoo - Shozo Numa
Shozo Numa
fiche livre
Fiche technique
octobre 2005
448 pages- 24 €
ISBN : 2-268-05-566-4
Désordres
Laurence Viallet
FICHE AUTEUR

FICHE LIVRE
 
Cahier critique
POSTFACE
À L'ÉDITION DE 1970
SOMMAIRE
Autre titre
Shozo Numa - Yapou, betail humain, volume 2
Yapou, bétail humain, Vol 2
janvier 2007
Autre titre
Shozo Numa - Yapou, betail humain, volume 1
Yapou, bétail humain, Vol 3
novembre 2007
 
Extrait
 
Un monde sans toilettes
 
Yapou sans tabou
Par Morgan Boëdec

Fresque culte et inachevée écrite par un ghost japonais, Yapou, bétail humain débarque enfin en France. Un pavé masochiste remarquablement traduit, vrai rival oriental de Sade et de Sacher-Masoch.

Les ondes de choc d'un séisme débordent rarement de leur territoire d'origine. En 1956, le Japon en a vu surgir un des plus atypiques. Son nom : Yapou, bétail humain. Sur l'échelle de Richter, le phénomène culturel provoqué par la sortie des premiers épisodes de cette saga inachevée a grimpé au point d'en faire un cas unique en son genre. En France, on en découvre les retombées un demi-siècle plus tard. Entre temps, ce livre écrit par le mystérieux Shozo Numa a fait du chemin sur l'Archipel et infusé diverses strates de la culture nippone, de la plus intello à la plus trash.

Un coup de sabre sur l'empire

Retour en 1956, à Tokyo. Entre success story inespérée et marginalité assumée, Yapou, bétail humain évolue dès sa sortie sur le fil du rasoir. Publiés sous forme de feuilleton dans la revue SM Kitan Club (« Club de l'étrange et du rare »), ses premiers chapitres circulent d'abord au compte-goutte. Numa y prend pour décor initial l'Allemagne des sixties, où une machine à remonter le temps s'écrase et bouleverse l'idylle d'un jeune couple en goguette. Découragé par des retours négatifs, il en abandonne l'écriture jusqu'au jour où son ami Tetsuo Amano, auteur de La Vision du monde du pervers, lui ouvre les portes de l'édition. La première publication aux éditions Toshi en 1970 s'arrache sans promotion à 300 000 exemplaires. « L'intérêt pour un roman dont l'auteur est inconnu, le scandale lors de sa publication et le show éditorial dont j'ai été la cause ont contribué à augmenter les ventes », confesse Numa en postface. Rééditions intégrales, reformatage en trois ou cinq tomes : au total, les ventes ont dépassé le million d'exemplaires. Récemment, les éditions Gentôsha expliquaient, en annexe d'une version poche considérée comme celle de référence, comment plusieurs générations avaient chacune lu et accueilli différemment le livre. Un constat : chez les plus jeunes, son versant charnel et sexuel drainerait un lectorat de plus en plus féminin. Les japonaises ne sont pourtant pas les seules à apprécier l'univers de Numa. Avant d'atterrir aujourd'hui en France, l'unique traduction du livre était chinoise et a bien tourné à Taïwan. « Pas étonnant vu les tensions guerrières ponctuant les relations entre la Chine et le Japon impérial », commente l'éditrice Laurence Viallet. L'ancestrale autorité nippone en prend en effet pour son grade dans cette satire au sabre clair. Première clé pour y entrer : la critique du régime impérial. Écrit en pleine période d'occupation américaine, le livre convertit la frustration qu'elle a engendrée sur place en un désir actif de soumission. Exit la résistance, les droits de l'homme, le réveil nationaliste ; place à une vision purement masochiste de la culture japonaise. Pour la faire tenir dans le roman, l'auteur se concentre sur la dégradation des relations de couple du japonais Rinichiro et de l'allemande Clara. Lorsque le cockpit de Pauline Jensen, fière amazone issue de la noblesse blanche de la planète EHS, qui domine la galaxie au XLème siècle, se crashe au pied des deux fiancés, le choc des civilisations commence. Paralysé par un étrange chien d'allure humaine, transporté d'urgence vers cet empire où une Révolution féminine a relégué les hommes au second rang, Rinichiro est séparé de Clara et assimilé de force à la classe des Yapous. Réduits dans le futur à l'état d'objet sexuel, de matière première, de chien mutant, de toilettes ou de « meubles vivants », les Yapous sont les descendants des japonais d'aujourd'hui. Une fois bouclées les étapes de domestication et de lavage de cerveau, ce bétail humain intelligent se met à diviniser les blancs et à remplir leurs besoins les plus sadiques. Au tour de Rinichiro d'entrer dans le rang. Commentaire du japonais Tanaka Miyoko, dans ses Réflexions sadiques sur le masochisme : « En s'agenouillant au pied des femmes blanches pour recevoir leur urine en baptême, Numa fait revivre un rituel de rédemption des japonais dont Rinichiro est le représentant. Ne peut-on alors voir en ce jeune homme dressé comme un animai par un état féministe l'image doloriste et héroïque du Japon occupé et outragé ? ». Sûrement. Rédemption, complexe d'infériorité, masochisme : les ingrédients de ce roman plus burlesque qu'inquiétant ont marqué les esprits et délié les langues des critiques et des cercles savants au Japon comme aux États-Unis.

De la SF au SM

Outre-Atlantique, le roman n'a jamais été traduit officiellement. En 2003, la défunte et prestigieuse revue Grand Street a envisagé d'en traduire des extraits dans son avant-dernière livraison aux côtés de textes de Gao Xingjian et de William T. Vollman, mais le projet a été reporté. Trois porte-parole ont pourtant conforté sur place sa réputation de livre culte. A l'Université du Minnesota, le professeur Hiromi Mizuno oublie rarement de citer le chef-d'oeuvre de Numa lors de colloques dédiés à la science-fiction japonaise. Le 30 septembre dernier, au sein du très chic campus de la Berkeley, sa collègue Christine Marran titrait son intervention « Race, empire et femme dominatrice chez Shozo Numa ». Tout un programme. Numa la passionne depuis des années. Anti-colonialisme, anti-nationalisme et rapport entre langage et empire l'interpellent, mais elle ne fait jamais l'impasse sur la question du masochisme, seconde clé de voûte du livre, qui excelle selon elle dans la critique d'une domination masculine et hétérosexuelle. Extrait de colloque : « L'occident a tendance à assimiler la femme à la nature alors que ce roman leur offre dès les années 50 un contrôle politique et technologique sur le corps masculin. D'où l'intérêt que lui ont porté des pointures comme Yutaka Haniya, Endo Shusaku ou Yukio Mishima ».Mishima, le plus célèbre des auteurs nippons suicidés, admirait en effet le bol d'air apporté par ce livre tout en s'inquiétant du rapport familier qu'entretenaient les japonais avec ce « grand roman idéologique de l'après-guerre », où le masochisme tourne au rouleau-compresseur digérant tout sur son passage. « Distinguer idéologie et sodo-masochisme reste la tâche la plus ardue de cette lecture », atteste Lorry McCaffery, de l'université de San Francisco. A l'origine d'une théorie culturelle baptisée « Avant-pop », il a interviewé des auteurs SF comme Goro Masaki, inspiré à ses débuts par Numa. Parmi les proches de McCaffery, Tayayuki Tatsumi, prof et journaliste. Avec sa femme, ils ont entraîné plusieurs fois l'américain dans les clubs SM de Tokyo. Surprise : moins tabou qu'en Californie, le milieu brasse des cultures plus diverses qu'en apparence. Cuir et latex n'y sont pas les seuls maîtres-mots et l’œuvre du vieux Numa y est toujours d'actualité.

Recyclage et héritage yapous

Un blog SM japonais tenu par un certain Musashi le confirme : Yapou, bétail humain reste un must dans les milieux SM qui ne tarissent pas d'éloges devant les folles contorsions et autres supplices méthodiquement décrits par Numa, masochiste averti. Un retour à l'envoyeur logique puisque l'auteur a fait appel aux connaissances techniques d'une dominatrice pour perfectionner son roman. Depuis, d'autres domina nippones reprennent religieusement le terme « Yapoo » pour désigner leurs esclaves et les recoins les moins recommandables du Net regorgent d'imageries plus ou moins inspirées du livre. Récupéré par des labels, des marques, des noms de clubs, l'imaginaire de Numa a même été recyclé par une collection de DVD porno baptisée Yapoo's Market. Plus soft, des graphistes érotiques tels l'anglais Sardax ou le japonais gay Gengorah Tome ne démordent pas non plus du plaisir visuel que leur a offert cette lecture, qui a déjà inspiré plusieurs mangaka au Japon, et pas des moindres. Dans des genres plus établis, le théâtre japonais en a tiré une drôle de pièce et la rumeur veut que Kubrick et Lynch aient souhaité un temps l'adapter sur grand écran. L'agent de Numa aurait poliment esquivé la proposition, quitte à s'en mordre les doigts à vie. Nous aussi.


Chronic'Art, octobre-décembre 2005