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Revue de bétail Il y a quinze ans, il débarquait en touriste à Tokyo sans connaître un mot de japonais. Aujourd'hui, il traduit en français un monument littéraire comme Yapou, bétail humain et transcrit les délires les plus sombres du cultissime Murakami Ryû. Rencontre avec Sylvain Cardonnel, frenchy affranchi. Chronic'art : Sylvain Cardonnel : CA : La découverte de Yapou, bétail humain a-t-elle été un choc littéraire ? SC : Je ne connaissais ni le livre ni l'auteur avant que l'éditrice Laurence Viallet (éditions Désordres) ne me propose de le traduire. Tous ceux qu'elle avait contacté ont refusé excepté Jacques Lalloz, qui connaissait le roman mais était trop occupé pour s'investir dans la traduction d'une saga inachevée de 1500 pages ! En lisant l'édition de poche, j'ai compris les raisons du scandale provoqué par la sortie du livre et l'odeur de souffre qui entoure ce que Yukio Mishima tenait pour « le plus grand roman idéologique » (kannen shosetsu) écrit depuis la fin de la guerre. Le mystère de l'identité de l'auteur, qui se cache sous le pseudonyme de Numa Shozo, reste entier et concourt à la réputation du livre. Tous les Japonais cultivés de plus de 40 ans que je connais l'ont un jour lu ! Un ami plus jeune a même été traumatisé après l'avoir feuilleté en cachette à l'âge de 14 ans. Quel joli symptôme collectif ! Le texte est de loin le plus difficile que j'ai jamais eu à traduire. Sa langue est légèrement datée. En bon érudit, l'auteur s'éclate à démultiplier les jeux sur les mots, sur les lectures homophones de caractères chinois, sur les graphies anciennes ou les néologismes... CA : Un néologisme en japonais, ça donne quoi ? SC : C'est simple, il suffit d'accoler plusieurs caractères au sens autonome. La signification de la série est souvent immédiate, parfois moins. Numa joue du néologisme au point d'en proposer une lecture en katakana, le syllabaire utilisé pour transcrire les mots importés, à partir duquel il trouve un équivalent anglais, latin ou français. Le décalage entre le sens, la prononciation du caractère et la lecture qui lui est annexée créée une forme d'humour langagier qui s'ajoute au comique de situation. Le français n'autorise pas un tel procédé. Exemple avec la chaise percée utilisée sur la planète EHS : Numa transcrit en katana le mot français « chaise percée » (che-zu peruse). C'est là une première lecture du néologisme formé en associant les caractères « chaise » et « pot de chambre ». Mais en proposant ainsi « chaise percée », il insinue que le pot de chambre est donc percé ! C'est drôle mais incompréhensible pour un japonais non francophile, soit une majorité de lecteurs. Lorsqu'il a écrit Yapou, les toilettes japonaises, plus proches de nos WC à la turque, n'avaient rien à voir avec les toilettes actuelles dites « western style ». À la traduction, j'ai laissé « chaise percée » en italique en précisant que c'est en français dans le texte. Pour le lecteur français d'un roman japonais se déroulant au XLème siècle, tomber sur cette chaise percée garde un intérêt. Sans utiliser les notes en bas de page qui hachent la lecture, j'ai jonglé avec l'anglais, le latin, le français pour mieux traduire l'humour de Numa. Dans le texte, le décalage pour un lecteur japonais entre le japonais et l'usage de l'anglais ou du latin est rendu, pour le lecteur français, par un décalage entre anglais et latin. Ce n'est pas systématique. Lorsqu'une expression comme « fauteuil viandeux à maquillage » se suffit à elle-même, je traduis littéralement la formulation japonaise inventée par Numa, même si l'auteur propose un équivalent anglais (« toilette chair »). CA : Pour vous, c'est donc l'accent comique qui domine dans ce roman ? SC : Oui. Je ne crois pas un instant à son versant SF, SM ou scatologique. Ce n'est pas l'intérêt premier du livre. C'est plutôt une satire acide de la société japonaise d'après-guerre, cette « société des vaincus ». En ce sens, Mishima avait raison : classer le livre au rayon science-fiction est une erreur. J'aimerais croire que ce réflexe relève de la farce. Mais la postface rédigée en 1970 par l'auteur pour l'édition Toshi laisse planer un sentiment inquiétant, peu réjouissant. L'humour de Numa, indéniable, masque mal l'impression de malaise. Dans la revue Kitan Club, où le roman est d'abord paru, on trouvait paraît-il des explications sur la technique de ligotage des femmes... N'étant ni intéressé ni porté sur le masochisme, je n'irai pas juger. Le fait que le livre soit dorénavant accepté dans la société japonaise prouve-t-il que celle-ci est plus tolérante ? Ou bien plus masochiste ? Je n'en sais rien... À la lecture, on sent malgré le côté désespéré de l'entreprise que l'auteur s'est surtout défoulé. Cette fiction futuriste est alimentée par ce complexe d'infériorité que le peuple japonais aurait développé à l'égard des pays occidentaux, depuis l'arrivée en 1853 des fameux bateaux « noirs » du commodore Perry. Une fois consumées les dernières illusions de la formation d'une « Grande Asie rédemptrice » et libérée du joug occidental, le traumatisme de la défaite de 1945 et l'occupation américaine ravivent ce complexe qui métamorphose un ultra-nationalisme désillusionné en masochisme pervers. Le plaisir ne réside plus dons la domination mais dans l'humiliation entraînant perte de dignité et dissolution de la personnalité : le Yapou aspire à une vie purement animale, il est le chien léchant la main qui le fouette. Le roman explore cette déchéance psychologique du vaincu et les étapes de transformation du Japonais en Yapou. CA : Comment avez-vous vécu la traduction de ce livre ? SC : En passant autant de temps sur la traduction - six mois sur le premier volume et au minimum deux ans sur la traduction globale -, une intimité se créée avec les personnages, l'auteur, le rythme, la musique du roman. On a tendance à s'approprier le texte. Jean-Philippe Toussaint le résume bien : « Moi, j'écris la partition, le traducteur la joue ». Si on n'aime pas ce que l'on joue, on joue faux. Le traducteur n'est pas un écrivain, c'est un interprète. C'est encore plus juste avec le japonais qui nécessite un véritable travail de transposition et d'interprétation. Les systèmes linguistiques et les chaînes sémantiques sont en effet singuliers. Il faut tout transposer et déplacer d'une langue à l'autre en respectant les écarts que le texte original introduit lui-même par rapport à sa langue-mère. Un petit je-ne-sais-quoi résiste dans l'opération, comme ces différences que l'on perçoit en écoutant un même morceau de musique joué par deux interprètes différents. D'où le sentiment d'étrangeté, l'exotisme que recèle un texte traduit. CA : Vous travaillez seul ? SC : Oui, et c'est une lourde responsabilité. Peu de lecteurs savent que personne ne vérifie l'exactitude des traductions et que la relecture se limite au niveau du français. En 2000, en remettant ma première traduction de Lignes de Murakami Ryû à l'éditeur Philippe Picquier, je lui ai donné l'exemplaire japonais pour qu'il juge sur pièce ! Tant de sérieux ou de naïveté a dû l'amuser. Les correcteurs vous font ensuite des propositions ou reformulent même vos phrases, c'est selon. Je suis assez docile, voire reconnaissant, mais c'est parfois pénible de se battre pour rétablir le sens de votre première version. Pour Yapou, je n'ai pas eu ce problème avec Laurence Viallet, sans doute parce qu'elle est elle-même traductrice. CA : À propos de Lignes, comment avez-vous découvert ce roman de Ryû ? SC : Jusqu'à ce jour, je n'ai jamais rien découvert. J'achète et je lis des livres. Lignes fut ma première traduction rémunérée et mon troisième roman lu en japonais. A l'époque, je voulais enrichir mon vocabulaire et l'ai déchiffré sans difficultés. Je l'ai donc apporté à Picquier, éditeur de Ryû en France. D'abord étonné, il a acheté les droits avant de signer le contrat de traduction. J'avais tout fait à l'envers ! Le livre s'est bien vendu et a été adapté au théâtre français l'an dernier. Ensuite, j'ai traduit Parasites, puis les deux premiers volumes de la trilogie Ecstasy et Melancholia. Murakami souhaitait que ces ouvrages plus anciens soient traduits. Impossible de traduire le dernier volet Tanathos pour des questions de rythme de publication. Lire en japonais et restituer en français requiert du temps et une gymnastique mentale plutôt épuisante. Je correspond par mail et n'ai rencontré qu'une seule fois Murakami Ryû, lors d'une conférence à Kyoto, où je vis juste derrière le sanctuaire Kamigoryo. « C'est moi qui vous traduit », lui ai-je dit. Il m'a remercié d'un « gokurosama ». Murakami est un agitateur, un écrivain engagé à sa manière. Pas un fils littéraire de Numa. CA : Comment percevez-vous votre rôle de traducteur ? SC : En France, on s'intéresse peu au traducteur. C'est bien la première fois qu'on m'interroge à ce propos. On pense peut-être que le texte se suffit à lui-même et qu'on a tout compris. Les critiques oublient désormais moins le nom du traducteur, quoiqu'on m'a tout de même confondu une fois avec une certaine Sylvie Cardonnel. Ça a fait plaisir à ma cousine... C'est très différent au Japon où on passe même commande au traducteur pour présenter une édition japonaise. Je l'ai fait pour Parasites à la demande de Ryû. CA : Quels sont vos projets aujourd'hui ? SC : Hormis Yapou qui, à défaut de les fasciner, amusera sûrement les lecteurs français, j'espère traduire Love & Pop de Ryû et Go du coréen Kaneshiro Kazuki, inconnu dans l'hexagone. D'autres que j'aurais aimé traduire le sont par des traducteurs auxquels on accorde un droit de suite. Chacun a tendance à suivre « son auteur » et l'auteur à faire confiance à « son traducteur ». Machida Kô et Kawakami Hiromi m'ont ainsi été soufflés par des collègues. En fin styliste, Machida Kô travaille sur la langue japonaise et n'est pas facile à traduire. Avec Nobuyoshi Araki il a cosigné un roman-photo que j'aimerais défendre auprès des éditeurs : Ore, Nanshin Shite (« Moi, je continue vers le sud », éditions Shinchosha, 1999). Réalisé à la suite d'un voyage entrepris par les deux artistes à Osaka, l'ouvrage associe les mots de Machida aux photos d'Araki. Un écrivain y reçoit la lettre d'une femme qui lui demande de la rejoindre. Un récit proche du polar. Chronic'Art, octobre-novembre 2005 |
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