Kathy Acker
Dennis Cooper
Samuel Delany
Mike Duff
Michael Gira
Laura Hird
Shozo Numa
Osvaldo Lamborghini
Sylvere Lotringer
René Schérer
Peter Sotos
David Wojnarowicz
 
 
extrait
Fiche technique
Wrong
Avril 2002
189 pages - 18 €
ISBN : 2842613260
Désordres
Le Serpent à Plumes

FICHE AUTEUR

BIBLIOGRAPHIE

 
Cahier critique
 
L’AUTEUR LE PLUS
DANGEREUX D’AMÉRIQUE
Richard Goldstein
 
 




 

 

 

 
 
À l’abri

Il est minuit quand Rob propose d'aller voir un film porno en ville. C'est avec Jeff Hunter, son acteur préféré, stoïque figure germanique coiffée à la Prince Vaillant, au torse et aux membres fins et lisses. Rob montre à Mark la photo du journal dans l'espoir que la moue de Jeff le décidera. «II n'a pas d'âme, déclare Mark en l'étudiant, mais il a une bouche hallucinante. C'est bon, on y va.» Rob enfile un pantalon de laine très doux, couleur toast, une large ceinture noire, sa chemise ocre et une fine veste de coton blanc, dont il remonte à moitié la fermeture. Mark porte son jean noir surteint, un manteau noir et un tee-shirt de la même couleur, son habituelle tenue antimode. Dans la glace, ils se donnent un coup de peigne, Rob regarde par-dessus l'épaule de Mark.

Rob glisse un billet de dix dollars dans la fente crasseuse de la machine à tickets. Elle le saisit. Le tourniquet les laisse passer en vrombissant. Ils se dirigent vers la porte de la section fumeur en évitant les vieux types bedonnants qui rasent les murs du hall en bavant devant tout ce qui entre. «Bonne chance, les mecs», fait Rob. Mark éclate de rire. Ils pénètrent d'un pas hésitant dans la salle plongée dans l'obscurité, descendent la moitié des rangs et s'assoient sur le côté. À l'écran, on voit Jeff Hunter dans une cabine téléphonique, disant à un gros costaud poilu qu'il passera dans une heure. Le type apparaît, penché en arrière sur une chaise de bureau, dans ce qui semble être un quartier moins miteux. Il se caresse l'entrejambe et marmonne quelque chose sur ce qui attend Lord Hunter. Rob est légèrement déçu, une fois de plus c'est le scénario habituel : «Je vais te lui faire bouffer mon gourdin, à ce gamin.»

Rob allume un pétard et s'enfonce dans son fauteuil. Absorbé, Mark s'est déjà étalé, les jambes par-dessus le dossier de devant. De temps en temps, il sort discrètement de sa poche une petite bouteille de bourbon. Peu à peu, ils s'habituent à l'obscurité. Cinq ou six autres mecs apparaissent bientôt autour d'eux, matant Jeff dans son uniforme moulant de pompiste. Il frappe à la porte d'un bureau. Le gorille répond. «Faut faire le plein, et vérifier l'huile et l'eau», marmonne-t-il en guidant Jeff au cœur de sa tanière. Ces répliques stupides et attendues font ricaner Rob et Mark. Jeff sourit en ouvrant son uniforme jusqu'au nombril. «Tu es le pote à Popaul, c'est ça ?» Le gorille est bouche bée. La combinaison glisse sur le tapis. «Le chat t'a bouffé la langue, ou quoi ?» continue Jeff, en se dégageant totalement de sa tenue. «Ou autre chose», réussit à répondre l'autre. Il s'agenouille et glisse la bite du garçon dans sa bouche. Elle durcit et Jeff grince des dents. Quelques revers de main genre karaté version douée s'abattent dans la fente de son célèbre cul. «Oh», soupire-t-il.

Rob aime dire du visage de Jeff Hunter qu'il a une «architecture intéressante», mais ça ne signifie pas qu'il croit en Dieu. Ça sonne mieux que «mignon», c'est tout. Combien de fois peut-on balancer le même cliché au sujet d'un type en particulier ? Rob ne croit pas comme le prétend Mark que Jeff n'ait pas d'âme, il voit juste en lui une lassitude chronique, ce qui est peut-être une façon moins subtile de dire la même chose. Il ne peut imaginer l'expression du désir sur le visage de Jeff, et encore moins la peur, le regret, la tristesse, la fascination ou l'embarras. Son manque de sensibilité rappelle le sommeil, comme s'il attendait que le Prince pourvu de l'équipement adéquat vienne lui ouvrir les yeux. Rob ferme les paupières et s'imagine être la guest star dont la pine s'emboîterait comme par magie dans la mâchoire vissée de Jeff. Et dans l'aube naissante ils s'en iraient tous les deux. Ça semble ridicule, mais ça ne l'est pas plus que le fantasme qu'il vivra tout à l'heure, stores baissés, le «masque» de Jeff Hunter posé sur l'innocent visage de Mark.

Au plan suivant, un lit froissé. Jeff est juché dessus à quatre pattes. Le gorille a été rejoint par ses potes. Dégarnis, bedonnants à force de bière, vils se tiennent au bord du lit dans des positions diverses, presque semblables les uns aux autres. Ils représentent le désir aveugle de millions de gens, conclut Rob. L'un d'eux glisse la tête et l'épaule sous Jeff pour réparer sa queue molle. Un autre vérifie le niveau d'huile de son cul. Un troisième fait la même chose dans sa bouche, tandis qu'un dernier se charge de nettoyer les garnitures. Ils entourent Jeff comme si c'était une arme secrète. Rob est fasciné par le parti pris du metteur en scène de se concentrer sur les actes plutôt que sur la beauté de Jeff. «II veut nous associer à leur désir. Jeff n'est qu'un appât. Putain, réalise-t-il, je surinterprète. Ça doit être l'herbe.»

«On rentre», murmure-t-il. Mark émet un faible son, agréable à l'oreille. Us rangent leur trique dans leur pantalon et sortent tranquillement, veste fermée sur la bosse. En chemin, Rob parle beaucoup de la «présence» de Jeff. Mark hoche la tête en se mordillant l'intérieur de la joue. Il ne voit pas pourquoi on en fait toute une histoire. D'accord, c'est un mec assez bandant, mais Rob gémit comme s'il avait vu le retour du Christ, au lieu d''Office Equipment avec Jeff Hunter. Le profond respect que Rob semble avoir pour ce Ken à orifices énerve Mark. Mais il compte bien en profiter d'ici quelques minutes, et il est prêt à tordre ses jambes dans toutes sortes de positions inconfortables si besoin est. Pour l'instant il les croise et fait semblant de dormir pendant le reste du court trajet.

Extrait de la nouvelle : « À l’abris »
in Wrong, pp. 121-124