Kathy Acker
Dennis Cooper
Samuel Delany
Mike Duff
Michael Gira
Laura Hird
Shozo Numa
Osvaldo Lamborghini
Sylvere Lotringer
René Schérer
Peter Sotos
David Wojnarowicz
 
 
cahier critique
Fiche technique
Sang et stupre au lycée
janvier 2005
212 pages- 18,90 €
ISBN : 2-268-05-336-9
Désordres
Laurence Viallet

FICHE AUTEUR

BIBLIOGRAPHIE

 
Cahier critique
STUPRE ET TREMBLEMENT
Mathieu Lindon
SOMMAIRE
 
Extraits
 
Les scorpions
Partout sur terre

 

 

 

 
 
Outrage aux bonnes mœurs  

Décision n° 3659 du 18 septembre 1986
Registre fédéral n° 181 du 30 septembre 1986

L’office fédéral de contrôle des médias pour la protection de la jeunesse a décidé, lors de sa 333 ème réunion, tenue le 18 septembre 1986 que :
Acker, Kathy,
Les filles dures ne pleurent pas (Sang et stupre au lycée)
Livre de poche n° 18/41 de la collection
Heyne Scene
Éditions Wilhelm Heyne, Munich

Doit être ajouté à la liste des ouvrages portant préjudice aux mineurs. […]

 LE CONTEXTE :

1) Le livre qui est l’objet du procès a été publié en 1985. C’est une traduction du roman paru sous le titre Blood and Guts in High School en 1978 aux États Unis. Le livre contient 203 pages et coûte 7, 80 DM.

2) Le personnage principal est Janey, une fillette de dix ans, très précoce. Elle vit avec son père et lui fait à la fois office de femme et de fille. Le père et la fille ont fréquemment des rapports sexuels ; parfois Janey lui « fait une pipe », parfois il « l’encule » parce qu’elle a une inflammation vaginale. Son père, toutefois, tombe amoureux d’une autre femme. Finalement, il ne veut plus la voir et l’envoie à l’école à New York pour s’assurer qu’elle ne reviendra pas au Mexique.

À New York, elle rejoint une bande, « Les Scorpions ». Elle touche à la drogue, à l’alcool, elle subit deux avortements et aime s’adonner aux pratiques masochistes. Avec sa bande, elle commet des délits et des crimes.

À treize ans, elle vit encore à New York, dans les quartiers mal famés de l’East Village. Elle veut toujours « baiser », autant que possible, elle a des relations sexuelles avec un écrivain de 80 ans. Elle pratique la sodomie ainsi que le sado-masochisme. Un jour, alors qu’elle se masturbe, deux cambrioleurs pénètrent dans son appartement. Ils la kidnappent et la conduisent à un Perse.

Le Perse veut lui apprendre à devenir putain. Elle est censée apprendre à bien baiser, à tailler des pipes et à savoir deviner de quoi ont envie ses clients sans qu’ils le lui demandent. Pendant tout ce temps elle vit dans une chambre sombre. Un jour elle trouve un bout de crayon et un vieux cahier et elle commence à écrire l’histoire de sa vie. Elle trouve aussi un livre de grammaire persane et se met à apprendre le persan. L’histoire qu’elle raconte est, à partir des pages 94, imprimée en caractères persans avec la traduction allemande en face. Pour la majeure partie, il s’agit de mots simples, un charabia enfantin totalement dénué de sens. Un vocabulaire primitif décrivant son environnement proche est reproduit. Battre, manger, voler, tuer, con, bite, etc. sont écrits au crayon.

Janey tombe amoureuse du Perse. Elle ne cesse d’écrire. À partir des pages 133, on trouve des textes qu’elle a écrit elle-même, des fragments incohérents du style : merde, je pue, gerbe, suce-moi. Les textes et les lambeaux de mots tournent autour des problématiques suivantes : relations avec les autres, sexe, maladie.

Le marchand d’esclaves persan estime que sa formation est terminée mais ne souhaite pas la faire travailler comme putain accomplie parce qu’entre temps, elle a développé un cancer.

Janey rencontre l’écrivain Jean Genet. Elle voyage avec lui, travaille dans des champs appartenant à de riches propriétaires, elle est envoyée en prison, où elle tient des conversations imaginaires avec les gardiens. Elle devient aveugle et finit par mourir.

Dans les 80 premières pages du texte, des dessins en pleine page décrivent les organes sexuels masculins et féminins. De tels dessins seront trouvés p 8, 17, 23, 27, 29, 33, 37, 62, 63, 64, 65, 81, 82, 203.

La structure de l’intrigue est parfois très difficile à comprendre. Il est partiellement très difficile voire complètement impossible au lecteur de comprendre s’il se trouve face au produit de l’imagination du personnage principal ou à de vrais événements.

L’auteur a recours a plusieurs « styles », en dehors des représentations iconographiques : voir p. 26 le paragraphe commençant par « Quelques heures plus tard… », certains paragraphes apparaissent six fois, chacun suivi d’un dialogue. P. 31, deux phrases ayant exactement la même formulation se suivent. P. 34, il y a une note de l’auteur. Certaines pensées et commentaires du personnage principal sont passés en gras (ou en italiques). P. 36, l’auteur commente ses propres dialogues. Dans un autre texte le personnage principal se décrit comme une  « Vendeuse moche et stupide ». À partir de la page 85 il y a un va-et-vient constant entre le roman de Hester et sa propre histoire. 

Certains textes apparaissent sous la forme de strophes. Dans certains poèmes, on découvre des vers violant les règles grammaticales. Parfois les mots apparaissent en caractères gras, d’autres fois en lettres capitales. Le personnage principal imagine qu’elle est quelqu’un d’autre, comme l’écrivain Erica Jong, p. 159. P. 165 l’intrigue est structurée à la façon d’une scène de théâtre. Les derniers chapitres sont composés presque exclusivement de dessins agrémentés de quelques lignes de texte. Ils n’ont aucun sens en tant que tels.

3) Le roman de l’auteur a suscité plusieurs types de réactions. Elle a parfois été accusée de copier des passages de Pauline Réage, Histoire d’O (le livre Histoire d’O a été inclus dans la liste des ouvrages portant préjudice aux mineurs par la Décision n° 1942 du 3 novembre 1967 publiée au Bulletin Officiel n° 211 du 9.11.1967).

Karin Haderhold souligne dans le magazine « Wolkenkratzer Art Journal » (Le Journal Artistique des Gratte-Ciels) du 11.01.1986 que « la langue sert, il est vrai, en premier lieu, à la compréhension verbale de chaque jour, mais qu’elle peut aussi, par détournement de son objet, être élevée à un niveau où elle fonctionne comme moyen de communication des sentiments et émotions. Une littérature de ce type exploite ce qui a déjà été écrit et fait fonction de miroir déformant. Le journal « Aachener Illustrierte, n° 2/86 » fait remarquer à propos du livre incriminé que : « il est regrettable qu’une femme qui se jette dans des abîmes littéraires ne puisse trouver un registre d’excès transcendant les fantasmes traditionnels masculins. »

4) L’Office de la Jeunesse de la Ville de Francfort a demandé que le livre de poche « Les filles dures ne pleurent pas » soit inscrit sur la liste des livres préjudiciables à la jeunesse.

Dans sa demande de mise à l’Index du 19.02.1986, la partie requérante fait ressortir que, dans ce roman New Wave, on dépeint les « les événements érotiques » et les violences fantasmagoriques de Janey. La description de ces événements se fait dans un langage délibérément obscène et trivial et est illustrée de dessins manifestement pornographiques. Dans les pages 40 à 44, on décrit des avortements d’une manière qui bafoue l’éthique sexuelle et d’une façon attentatoire à la dignité humaine. À la page 76, sont relatées, de la manière la plus grossière, des pratiques sadomasochistes avec un écrivain de 80 ans.

5) Le représentant de la partie civile s’élève contre cette demande de mise à l’index. Il considère la requête de l’Office de la Jeunesse comme non fondée. La partie requérante ignore que l’auteur de l’ouvrage « Les filles dures ne pleurent pas », Kathy Acker, est une représentante renommée de l’avant-garde littéraire des années 80. Elle perpétue la tradition de la littérature américaine Underground Dirty Realism, Punk Fiction. Le livre de poche incriminé serait la tentative de faire le constat des structures sociales de la scène punk et new-wave du New York de ces années-là. On y utilise comme moyens stylistiques consciemment des expressions de la langue triviale, dite du caniveau, tout comme la crudité des actes ou la technique de collage empruntée à l’expressionnisme, au cours de laquelle les différents niveaux d’action se mêlent à des réflexions sur les problèmes personnels et les aspects culturels de manière artistique, en recourant à différents moyens stylistiques : présentation graphique, emploi de caractères perses, etc…Quel que soit le point de vue que l’on est disposé à adopter vis-à-vis de ce type de littérature, sa place et sa valeur dans le panorama de la littérature américaine contemporaine sont manifestes. La partie requérante fait valoir les restrictions artistiques du 1 er § de la Loi sur la Protection de la Jeunesse. Le représentant de la partie civile, quant à lui, ajoute à sa déclaration du 15.09.1986 une série d’articles de presse qui s’intéressent au livre de poche incriminé et à son auteur.

Lors de son assemblée, la maison d’édition a pris position dans un rapport écrit. Il y est demandé que :

La requête de l’Office de la Jeunesse de le ville de Francfort relative à l’inscription du libre de poche Les filles dures ne pleurent pas de Kathy Acker sur la liste des publications préjudiciables à la jeunesse soit rejetée.

6) On ne fera pas référence au contenu des rapports d’expertise pas plus qu’à celui du livre de poche incriminé en raison de plus amples détails contenus tant dans les actes du dossier que celui du dépôt de plainte.

ATTENDUS :

La requête pour mettre ce livre à l’index est justifiée. Le livre incriminé Les filles dures ne pleurent pas a été inscrit sur la liste des publications dangereuses pour la jeunesse.

Ce livre de poche porte préjudice aux mineurs aux termes du §1 du 1 er chapitre de la Loi de Protection de la Jeunesse. Il bafoue l’éthique sexuelle et figure ainsi parmi les « textes immoraux » aux termes du §1 alinéa 2 de la Loi sur la Protection de la Jeunesse

Dans ce roman, la jeune héroïne, Janey, découvre les relations sexuelles à un jeune âge. À dix ans déjà, elle a des relations sexuelles avec son père. Comme il a déjà été montré par le menu, ils pratiquent également la sodomie, le cunnilingus et la fellation. La pédophilie et l’inceste sont minimisés par ces descriptions. Pendant sa vie ultérieure et tout à fait brève, les relations sexuelles sont mises au premier plan. Avant même d’avoir suivi une formation pour devenir une putain accomplie, qui peut satisfaire les désirs des hommes sans même qu’ils les aient exprimés, elle adore par-dessus tout le sado-masochisme.

Il y a bien d’autres passages où l’auteur exprime le plaisir qu’elle trouve dans les actes sado-msaochistes. Ainsi, p. 164 :

Je n’appelle pas SEXE le fait d’avoir de jeunes garçons entre mes draps. Je me laisse rarement craquer pour avec de jeunes ou beaux garçons parce que je sais que je vais m’ennuyer. Je veux les textures de vos vies, les complexités créées par les trahisons et le danger – j’aime les hommes qui me font du mal parce que je ne me vois pas toujours, mon égotisme est tranché. J’adore ça : j’aime être battue et avoir mal et partir en virée. Ce SEXE-là – ce que j’appelle SEXE – guide mon existence. Je sais que ce Sexe de traîtres, de déviants, de la lie, et de schizophrènes existe. Ce sont eux que je veux.

 

De tels passages ne constituent pas seulement une menace pour la jeunesse, mais sont aussi dangereux pour les adultes. Le législateur a prévu des sanctions pour la publication et la diffusion d’écrits sadomasochistes, entre autres au §184 alinéa 3 du Code Pénal et fait ainsi savoir qu’il y a des publications qui, par de tels contenus, franchissent largement la frontière du préjudice pour la jeunesse.

Ses histoires et les poèmes persans traitent aussi de thèmes sexuels. Ainsi l’extrait suivant p.100 :

la seule chose est

un con et une

queue.

Ce livre non seulement fait l’apologie des relations sexuelles avec des enfants et de l’inceste, ce qui est puni par le paragraphe 173 du Code Pénal, non seulement glorifie la fellation, le cunnilingus et la sodomie, mais renvoie également une image positive d’actes sexuels déviants et pathologiques. L’excitation sexuelle est renforcée par les pratiques sado-masochistes. Ceci est, entre autres choses, le message de base du roman. Ce genre de description donne des motifs d’inquiétude quant au risque que de jeunes lecteurs, non encore consolidés dans leurs valeurs, dans leur faculté critique par l’expérience et leur propre processus de maturation intellectuelle, puissent être en danger de ne pas devenir des individus et des partenaires sexuels entièrement responsables, étant d’autant plus sujets à des tensions précises et des sensibilités particulières, notamment dans le royaume de l’érotisme et de la sexualité.

La menace envers les jeunes personnes véhiculée par ce livre et qui provient de la retranscription écrite d’actes sexuels pervers et déviants est renforcée par les dessins. Les descriptions crues ne laissent rien à l’imagination du lecteur.

La menace envers les jeunes personnes véhiculée par la description d’actes pornographiques et de tels dessins est accentuée par la description et la banalisation d’avortements. L’héroïne, Janey, se fait avorter deux fois. Les avortements, effectués par un charlatan, sont décrits à partir de la p. 40.

On n’y trouve pas de situation exceptionnelle au sens du §1 alinéa 2 de la loi sur le Protection de la Jeunesse. Le livre, Les filles dures ne pleurent pas, n’est pas un objet artistique, et ne sert aucun but artistique puisqu’un texte ne peut être considéré comme une œuvre d’art que s’il répond à un certain nombre de critères artistiques. Cette décision ne se fonde pas seulement sur des critères esthétiques mais aussi sur l’importance qu’une œuvre d’art a pour la société pluraliste et ses idées quant au rôle de l’art vis-à-vis de la société. Ces restrictions concernant la liberté d’expression dérivent du principe constitutionnel qui veille à ce que la dignité humaine soit honorée. « Il s’agit notamment de protéger les jeunes gens des dangers moraux. L’art contemporain en particulier est souvent difficile à comprendre, puisqu’il contient des éléments de provocation et d’agression. Les impressions suscitées par la rencontre avec de telles œuvres d’art peuvent se révéler non seulement préjudiciables et déprimantes pour une personnalité non encore formée, mais aussi dangereuses au sens du §1 alinéa 1 de la Loi sur la Protection de la Jeunesse. La loi peut partir du principe que la citoyen adulte est en mesure de décider en toute responsabilité s’il veut se confronter à ce genre d’œuvres d’art. Les enfants et les adolescents ne peuvent pas, quant à eux, prendre eux-mêmes une telle décision de façon responsable. Si le législateur prend, pour cette raison, une décision dans leur intérêt, il va au-devant du droit reconnu à la jeunesse d’être protégée de rencontres artistiques qui ne lui sont pas appropriées (Code de droit Administratif 39, 196).

Les critères décrits ci-dessus font défaut dans ce livre. L’auteur a recours à une variété de styles pour écrire son roman. Elle a recours à des poèmes, à l’écriture persane comme éléments stylistiques. L’argot trivial de la rue est utilisé. L’auteur décrit dans ce livre la vie de Janey, sa décrépitude graduelle pourrait être interprétée comme la conséquence d’une absence de relations affectives, si elle n’était due au cancer. Le livre conteste la société capitaliste. Il affirme que les riches ont le pouvoir, et qu’avec l’argent – et seulement avec l’argent – le monde peut être changé. Il s’en prend à l’exploitation commerciale de la sexualité. On y dénonce l’exploitation sexuelle dans notre société. La discrimination envers les femmes est condamnée dans de brefs passages. Janey affirme que les hommes apprennent aux femmes à être comme ils veulent qu’elles soient. Janey, toutefois, est à peu près le seul personnage féminin du livre ; elle n’a que deux choses en tête : les hommes, et le projet d’aller le lycée.

Les éléments stylistiques ne rehaussent pas le niveau du livre pour en faire un objet d’art. Le parler du caniveau, s’il est pittoresque, excitant, reste pourtant banal, trivial et ne suffit pas à conférer la moindre qualité artistique à ce roman.

Le roman se contente de refléter des structures sociales sans jamais être artistiquement créatif ou original, de quelque façon que ce soit. Il est également remarquable que Kathy Acker, qui aime se considérer comme « féministe » – comme elle est souvent qualifiée – s’intéresse moins au rôle des femmes dans son roman qu’à la puissance sexuelle et au pouvoir masculins. Le numéro 2/86 de l’« Aachener Illustrierte » lui a reproché ne pas imaginer de déviances ou d’excès qui aillent au delà des fantasmes masculins on ne peut plus traditionnels. Elle n’aurait « bricolé là un truc » qui n’aurait suscité l’intérêt qu’en raison des lectures publiques de l’auteur.

Après avoir été attaquée sur le fait qu’elle avait déjà écrit de la pornographie et qu’elle avait participé à des spectacles érotiques dans des boîtes porno, elle a été accusée d’imiter la littérature traditionnelle. On peut la citer textuellement : « Blood and Guts [d’après le titre original] était une tentative pour découvrir mon écriture ».

Tout cela permet d’affirmer clairement que le roman n’atteint pas un niveau digne de valeur pour une société pluraliste. La protection de la jeunesse a une priorité absolue par rapport à la diffusion de ce livre en tant qu’œuvre d’art.

9) Un aspect de moindre importance au regard du §2 de la Loi sur la Protection de la Jeunesse a été écarté, surtout eu égard au degré élevé du préjudice porté à la jeunesse qui ressort du livre de poche incriminé. On y a omis pratiquement aucune pratique sexuelle déviante. Un rapport sexuel succède à un rapport sexuel : la pédophilie, la fellation, le cunnilingus et, au bout du compte, l’avortement y sont minimisés.

Information judiciaire

Il est possible de faire appel de cette décision de justice dans le mois qui suit la remise de sa notification écrite ou déposer un recours auprès du bureau du tribunal administratif de Cologne. Le dépôt de plainte n’a aucun effet suspensif. On peut porter plainte contre l’état, représenté par le bureau d’examen des plaintes.

Traduit de l’allemand par Jean-Paul Vienne

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