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Le Sang des Mugwump - Doug Rice
Doug Rice
cahier critique
Fiche technique
avril 2007
176 pages - 18,50€
ISBN : 9782-26806-150-4
Désordres
Laurence Viallet
FICHE AUTEUR

FICHE LIVRE
 
Cahier critique

ENTRETIEN
avec Doug Rice

PERDU DANS LA JUNGLE
Par Steven Shapiro
 

Perdu dans la jungle
Par Steven Shapiro

« Au lit sous Caddie qui me touchait, nos lèvres écartées, crachant du sang. Je commençai à advenir de nulle part. Ce fut le début du saignement. Coulant directement dans Caddie. Tu ne vas pas mourir d'avoir saigné. Je ne figure pas parmi les morts. L'haleine de ma sour, étrange et inquiétante. Le sang que tu perds t'amènera à la vie, non à la mort. Caddie épuisait son corps dans le mien. Et entre mes cuisses je sentais la fabrication du langage. »

Ainsi parle Doug Rice dans son roman de 1996 Le Sang des Mugwump . On pourrait décrire ce livre comme une romance sur trois générations de vampires transsexuels. Mais cela lui donnerait l'air plus linéaire qu'il ne l'est réellement. Rien dans ce livre n'est tout à fait solide. Tout suinte et fuit, dans un flux visqueux. Le livre est plein de boue, de sang et de salive. Des substances denses, gluantes, plus épaisses que l'eau. Elles se coagulent, à différentes reprises, en chair et en langage. Mais elles ne conservent jamais très longtemps la même forme. Elles saignent toujours en de nouvelles configurations. Le roman est un flux de mots, qui rencontre un flux de corps. La superbe prose de Rice bégaie et chante tour à tour. Les mots tombent en cascades de rythmes syncopés. Les pronoms changent de genre, personne, et nombre. Les phrases se délitent en fragments. Les phrases prolifèrent selon des schémas kaléidoscopiques. Des échos d'autres textes (de Faulkner, Joyce, Eliot et Burroughs) résonnent d'une page à l'autre. Les paroles s'élèvent au plus profond du corps : dans la gorge, le ventre, le con. Le langage est profondément charnel. Jusqu'à s'opposer au sens. Comme dit Doug sur Caddie : « Elle avait toujours eu du mal à faire des phrases, à imposer du sens à la surface des choses, elle s'efforçait de parler, bégayante, chaque fois qu'elle ne pouvait tuer. Elle éparpillait des syllabes gelées, perdues, sur le sol, les mots étaient arrêtés, suppliciés sur sa langue ». Le mot devient chair, et traverse une sorte de Passion. Il s'ensuit une confusion cosmique.

Il n'y a aucun moyen de distinguer les genres. Les hommes ont des cons, et les femmes des bites. Les corps sont aussi instables que les mots. On ne peut même plus savoir où commence l'un et où finit l'autre. Doug et Caddie s'entremêlent dans une danse sans fin. Elle est sa sour. Mais aussi son père. Ou bien son alter ego. Ou bien c'est lui qui est le sien. Elle est assez proche de lui pour le suffoquer par sa présence. Pourtant elle parvient toujours à esquiver son toucher et son regard. Rien d'étonnant à ce que Doug n'ait aucune perception de lui-même. Caddie le baise jusqu'à lui faire perdre raison. Elle le change en femme, puis de nouveau en homme. Il n'y a pas de fin à ces transformations. Le roman est plein d'histoires de confusion des genres. Doug, enfant, est séduit par la fille d'à côté, plus âgée. Doug, adulte, se fait arrêter pour s'être travesti en femme. Papy Torgov, le grand-père de Doug, apparaît à la Foire sous les traits d'une femme à barbe. Grand-mère Mugwump, sa grand-mère, est née homme. Elle devient une femme en dévorant de la chair féminine. Elle se rappelle quand Pappy Torgov lui a dit « qu'[elle] pouvai[t] redevenir une femme et [s]a bite a durci rien que d'y penser. » Ces histoires délirantes ne viennent jamais grossir une intrigue qu'on peut suivre. Le livre est pareil à un labyrinthe sans issue. Le temps inverse son flux. Les événements précèdent leur cause. Caddie parle sans cesse, elle « engendr[e] ses propres ancêtres à partir des histoires de la rivière »..Cette méthode ne permet pas de retrouver le passé. À l'inverse, c'est plutôt le moment présent qui se transforme en fiction. Il devient distant et irréel, d'ores et déjà noyé dans le passé. Grand-mère Mugwump en personne qui est un abysse. Son personnage monstrueux est au centre de toutes les histoires. Elle passe l'intégralité du roman malade et alitée, n'en finissant pas de parler, n'en finissant pas de mourir. Doug et Caddie explorent sa chair fétide. Ils rampent sur « les cratères de son ventre ». Ils défont les plis tortueux de son con. Ils regardent ses yeux luire dans le noir pendant qu'elle dort. Ils se perdent dans les vastes renfoncements de son lit et ne retrouvent pas leur chemin sans aide. À travers tout cela, Doug apprend ce que ça signifie d'être une fille. Un con est à peine visible de l'extérieur. Mais il contient des volumes, et le pouvoir d'engloutir le monde. « Qu'est-ce que tu vois, là ? » C'est la question pressante que Caddie ne cesse de poser à Doug. « Dis-moi ce que tu vois. » Au début, tout ce qu'il peut répondre, c'est: « Rien du tout. » Parce qu'il est tout bonnement impossible de regarder un con. Il faut le toucher. Il faut le découvrir dans son propre corps. La douleur du saignement finit par apprendre à Doug que si, il y a quelque chose. Tout tient dans « le contrôle du sang », lui explique Caddie. La menstruation est l'origine du langage. Comme le sang, les mots jaillissent entre les jambes. Et c'est pourquoi le sang amènera Doug « non à la vie, mais à la mort. » Il est voué à cette chair, que ça lui plaise ou non.

Traduction Héloise Esquié