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Entretien avec Doug Rice Violet : Pour quelles raisons vous êtes lancé dans l'écriture de Mugwump ? Rice : Je n'avais pas le choix. D'une manière très réelle, Dieu m'a forcé à écrire ce livre. Et je dis ça sans la moindre posture ironique branchée, post-moderne, ou avant-pop. Violet : Que voulez-vous dire, exactement ? Rice : D'abord, laissez-moi préciser que je suis, et ai toujours été quelqu'un de très religieux. J'ai même failli devenir prêtre, mais je crois que l'appel du désir a interrompu ma vocation. Et j'insiste sur le fait que le livre est en lui-même profondément religieux. Raymond (Federman) et Larry (McCaffery) ont tous deux été frappés par la dimension religieuse de mon travail lors de la performance que j'ai faite à l'Université de Berkeley, en avril dernier. Une nonne qui assistait à une de mes lectures, dans une librairie, est venue me voir pour me dire qu'elle n'avait jamais entendu ce mot utilisé de façon tellement poétique. Il a quand même fallu que je la pousse un peu pour qu'elle précise de quel mot elle parlait. Tout au long de Mugwump , les personnages sont écartelés par la religion. Enfin, à part Grand-mère Mugwump, qui terrifie Dieu à cause de la fluidité du corps Mugwump. Personnellement, j'ai le sentiment que Dieu a rendu ma chair schizophrène, qu'il m'a donné à la naissance un virus avec lequel je vis encore. Certains matins, au réveil, j'ai oublié, au lieu de me souvenir. Ces matins kafkaïens sont des moments d'impossibilité très douloureux. J'ai été obligé de vivre dans un corps de nourrisson, de vivre à l'intérieur du manque. À un âge très tendre, du fil de fer a été placé dans ma bouche pour m'empêcher de parler autrement qu'à travers mes lèvres en sang. Vivre dans ce silence n'a pas été facile. J'ai essayé d'écrire ce livre pour la première fois il y a environ 14 ans, quand j'étais jeune diplômé, et étudiais avec John C. Gardner (auteur de Grendel , etc.). J'ai tenté d'écrire Mugwump dans le style réaliste du XIX e siècle, mais je ne parvenais qu'à bégayer. Il fallait que je découvre un langage, pas simplement des mots, et leur flot ininterrompu, puis il fallait que je parvienne à transcrire ce flot en un discours rationnel. À l'origine, le sous-titre de Mugwump permettait d'identifier le livre comme autobiographie, parce que je crois que j'essaie de découvrir mon identité et qu'il me semble qu'il est important d'explorer les philosophies nomades en écrivant depuis l'intérieur de l'existence nomade des discours confus et indéterminés. Mon autobiographie ne peut être autre qu'une inscription du corps à travers et à l'intérieur du corps, du désir. des livres que j'ai lus, des films que j'ai vus, de la musique, des gens avec qui j'ai couché, des vêtements que j'ai portés. Je suppose qu'on pourrait dire que j'essaie de soigner mon corps par une plongée dans le langage depuis que je suis petit garçon/petite fille. Violet : Une plongée dans le langage ? Rice : Oui, je suis tombé. La Tour de Babel et tout ça. Une grande partie de Mugwump est écrite en CON , ce qui est pour moi le lieu où le langage rencontre la chair du corps. De nos jours, tout le monde veut écrire « sur » le corps. C'est stupide. À mon sens, il est plus important d'écrire le corps. De tâcher de pénétrer ce moment de la Colonie pénitentiaire , de Kafka, où le prisonnier est sur le point de comprendre sa culpabilité grâce à l'inscription de la machine à écrire, mais à ce moment précis, le mécanisme se détraque. J'adore cette machine. La douleur de se faire écrire dessus puis de découvrir ses propres actions par les mots inscrits sur le corps. C'est une des raisons pour lesquelles j'aime coucher avec des post-structuralistes. Il y a quelque chose d'extrêmement précieux quand on parle au lit avec un ou une post-structuraliste. En disant « aïe », par exemple, on instaure une sensation entièrement nouvelle, plutôt qu'une autre signification. Il y a certains risques pour moi, de toute évidence, à dire à travers mes personnages : « Je suis con ». Mais en disant cela, je n'ai pas prétention à parler du point de vue d'une femme, ou pour les femmes, ou même des femmes. Non, ce n'est pas du tout ça. Il n'y a pas de vraies femmes dans Mugwump . (Même s'il y a des femmes de celluloïd). Ce sont tous des hommes. Leurs corps ne cessent de les fuir, donc il leur faut découvrir des manières d'entrer et de sortir de leur corps à travers la parole. Je vous le dis, ce n'est pas si facile de continuer à parler avec le même vieux schéma langagier quand votre corps est en transformation perpétuelle. J'imagine que si je me réveillais un matin et que mon zizi (mot français pour ce qui remplit le vide lacanien) avait disparu, je bégaierais plus qu'un peu. Je n'irais pas simplement me regarder dans le miroir en disant : « Oh, j'ai pigé, je suis une femme. » Que fait-on de la mémoire ? De la chair ? Une femme m'a un jour jeté un chapitre de Mugwump à la figure, dégoûtée. Elle disait qu'elle ne comprenait pas pourquoi des hommes (et là, elle a cité Henry Miller et D. H. Lawrence, entre autres), pourquoi des auteurs mâles s'imaginaient qu'ils pouvaient parler « du point de vue d'une femme ». En fait, je suis d'accord avec elle. Mais cela prouve aussi qu'elle n'a pas lu mon chapitre avec beaucoup d'attention, parce que c'était un chapitre qui forçait Doug à affronter son nouveau corps, à l'intérieur des hoquets de la métamorphose, sans parole. Et ses lèvres (deux lèvres) parlaient l'une contre l'autre. Vous vous rappelez l'histoire d'Héraclite qui va déposer son livre dans le temple d'Artémis ? Certains ont affirmé, je cite, qu'Héraclite « avait délibérément écrit ce livre dans une langue obscure de façon à ce que seuls l'approchent ceux qui étaient capables de le lire, et pas avec une légèreté qui l'aurait exposé au mépris de la populace. » Héraclite lui-même a dit : « Pourquoi voulez-vous me faire rentrer dans un moule, bande d'illettrés ? Je n'ai pas écrit pour vous, mais pour ceux qui peuvent me comprendre. Pour moi, une personne en vaut cent mille, et la foule, rien. » Je pense que Mugwump a été pris pour cible par des singes savants qui cherchaient un sujet de conversation. La menace que représente le livre, je pense, c'est qu'il y a de nombreuses portes d'entrée dans les tableaux narratifs. C'est-à-dire qu'un prof d'anglais désespérément en quête d'un « sujet » pour obtenir sa titularisation va découvrir que Mugwump est rempli de voix piratées, d'histoires plagiées. Il pourra disserter indéfiniment sur le parallèle entre la bataille de Doug avec sa sour Caddie et la bataille épique de Grendel contre Beowulf . Ou soudain, à l'intérieur de la narration de Mugwump, Joyce interrompt Faulkner sur le point d'engager Billy Idol. (Enfin, le prof manquerait sans doute l'allusion à Idol). Un lecteur plus jeune recensera peut-être les différents désirs explorés dans le livre. Peut-être prendra-t-il plaisir à maîtriser la sexualité de Mugwump . La structure narrative invite à des actes de lecture très contradictoires. Violet : Quelles sont vos influences ? Rice : James Joyce. Homère. William Faulkner. Marcel Duchamp. T. S. Eliot. La voix de William Burroughs. Cronenberg. Violet : Uniquement des hommes ? Rice : Oui, c'est vrai. Enfin Duchamp n'était pas tout à fait certain, vous savez. Mais sur le plan philosophique je suis davantage influencé par des femmes. Il y a un chapitre de Mugwump qui donne chair à l'écriture de Kristeva et Irigaray. Violet : Plus haut, vous avez parlé d'une guérison par le langage. Dans la mesure où votre livre explore des sexes qui ne cessent de changer d'identité (en fait Doug Rice - le personnage - ne cesse de passer d'un sexe à l'autre et d'avoir des relations sexuelles avec des hommes et des femmes), avez-vous déjà envisagé de vous guérir en changeant de sexe ? Rice : Je suis déjà passé par là. J'étais une femme, en tout cas c'est ce qu'on m'a dit. [.] Mais je tiens à préciser qu'à l'heure actuelle je ne suis pas une femme prisonnière d'un corps d'homme. Je ne crois pas non plus que le changement de sexe fasse une différence. J'ai passé une grande partie de ma vie à y penser (et j'y pense toujours beaucoup), à me demander si je devrais me faire opérer. Mais je pense que Dieu est plus complexe et plus curieux que ça, et que le virus qu'il m'a inoculé est philosophiquement plus intéressant que de simplement couper et reconstituer un corps. Le changement de sexe ne guérit pas tant qu'il masque la perturbation en la circonscrivant dans le champ corporel. Toutes ces images que notre culture nous donne du travestisme et du transgenre sont inoffensives. Elles ont été édulcorées et aseptisées par les pouvoirs en place. RuPaul, Boy George (qui se travestit à présent d'une manière beaucoup plus intéressante), même les images radicales qui touchent le public depuis d'autres sites du désir sont inoffensives car elles permettent au public américain de créer une distance entre « eux » et « nous ». (Ici, bien sûr, eux, c'est l'Américain en général. Il n'y a pas de « nous », en fait.) La plus grande menace, c'est l'homme, comme moi, avec une famille et ainsi de suite, qui prend au sérieux sa propre instabilité. Je pourrais être, et en fait, je suis, le garçon/fille d'à côté. Marié avec des enfants. Ça, ça peut gêner certaines personnes. Violet : Quel rôle joue alors la NEA dans tout ça ? Rice : La réponse facile, c'est que le sénateur républicain Hoekstra ne sait ni lire ni penser. Par exemple, il donne une fausse représentation de « De l'ingestion de sang et de la condition femelle ». Il affirme que ce chapitre décrit une scène où un frère et une sour violent leur sour cadette. Peut-être confond-il mon livre avec une autre lecture qu'il a faite récemment. Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que le premier chapitre de mon livre explore l'instabilité de la chair de Doug Rice telle qu'elle est exposée dans les miroirs et à travers différents langages. des langages qui ont été séparés de leurs assises historiques et rendus hystériques par des désirs nouveaux. Sait-il même d'où vient le nom de Caddie ? De toute évidence, comme de nombreux Américains, Hoekstra ne connaît pas l'histoire et ne pense pas (ou n'est pas capable de penser) en termes historiques. Dans un monde anhistorique où la culture se définit par la capacité de quelqu'un de regarder la télé puis d'aller faire des courses au supermarché sans trop se perdre en chemin, peut-être certains des mots comme « exorcisés » du langage deviennent-ils pornographiques. Que cherche au juste Hoekstra quand il lit ? A-t-il lu Faulkner (en particulier Le Bruit et la fureur , Sanctuaire , Les Palmiers sauvages .) ? Peut-être n'a-t-il lu que le résumé dans Selection du Reader's Digest . Ou une version expurgée qu'il a étudiée à la fac. Lisez la page 152 de l'édition Viking International du Bruit et la Fureur . J'ai simplement photocopié cette page puis ajouté quelques mots que j'avais entendu ou lu ailleurs. Je m'émerveille que la police du corpriright (ou est-ce copyright ?) ne vienne pas frapper à ma porte. Bien sûr, Faulkner n'était pas subventionné par la NEA. L'effet de cette action du sous-comité parlementaire est de souligner des moments très isolés de mon livre. Elle en détruit l'humour, la douleur, l'héritage littéraire qui le sous-tend. Si quelqu'un lit mon livre pour s'émoustiller sexuellement, il va être singulièrement déçu. Et je suis d'accord. La NEA n'a pas à subventionner des livres qui ne sont écrits que pour émoustiller des gens comme Hoekstra. Je ne respecte pas non plus les auteurs qui écrivent dans le seul but de transgresser les frontières du bon goût qu'on a créées arbitrairement. Surveiller et punir. Vous savez, Susan Sontag a déjà pris à parti ce concept de « choc ». Un écrivain qui écrit uniquement pour dire quelque chose d'obscène ou de provocateur ou pour choquer le bourgeois est complètement stupide, et pas au sens des Monty Python. Je n'avais pas l'intention de choquer les gens. Il y a des moments dans Mugwump qui me perturbent. Une des parties m'a tellement perturbé que j'ai appelé mon amant(e), B2, pour lui lire le passage afin de me purger et dans l'espoir de me voir dire de le jeter à la poubelle. Mais B2 s'est contenté(e) de m'écouter en silence puis s'est mis(e) à parler de la poésie de la langue et de la puissance des images. Je sais que je travaille, je sais que je trime, quand j'écris quelque chose qui me met mal à l'aise. Mais isoler des mots ou des images en les arrachant à leur contexte. Enfin, on en a déjà parlé, non ? Il est essentiel que la NEA poursuive ses subventions. La NEA a soutenu FC2 de bien des façons. Sans la NEA, ce qui est inestimable, je n'aurais probablement jamais eu l'occasion de lire Ray Federman. Pendant mes premières années d'étude à Slippery Rock, je passais mes samedis à la bibliothèque, et je lisais des romans choisis au hasard dans les rayonnages. J'ai lu un livre de Federman subventionné par la NEA, et cette voix incroyable que renfermait Federman a beaucoup contribué à mon désir d'écrire (pas d'être un écrivain, mais d'écrire, de trouver une voix). Maintenant, je lis Federman à mes enfants. Je lis ses livres au ventre de ma femme parce que je veux que mes enfants chantent. Si vous trouvez une voix plus douloureuse et magnifique que celle de Federman, écrivez-moi à Ricealem.Kent.edu. Merci à la NEA de permettre à Federman de chanter. J'espère simplement que quelqu'un, quelque part, entend ma voix. Et si quelqu'un tombe par hasard sur mon livre en confondant avec Anne Rice, il n'a qu'à le refermer le plus doucement possible, rallumer la télévision, ou aller au supermarché. Mais qu'il le referme. Qu'il ne laisse pas le virus s'échapper. Fermez l'esprit et foncez au supermarché. Respirez profondément le bourdonnement du capitalisme qui vous protégera de la NEA. Traduction Héloise Esquié
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