Joni
Nom d'un chien, qu'est-ce qu'elle fait là ? Pourquoi
elle n'est pas au boulot ? Écrasée sur la chaise, j'épie par la fenêtre une mystérieuse Astra gris métallisé qui disparaît au coin de Lothian Road, avec ma mère à l'intérieur.
- Apparemment, elle était avec un mec. Tu crois que c'est son amant? susurre Rosie.
- Ta gueule ! Un aveugle ne peut pas conduire.
Une promenade en bagnole - possible. Une liaison - pas de danger. De toute façon, je me demande pourquoi je perds mon temps à penser à cette vieille. Une petite gamine en robe écossaise s'étale face contre terre, traînée au travers de Princes Street par une grosse en caleçon. Rosie aussi a vu. On rit tellement que je finis par me pisser un peu dessus. Le temps que je me calme et que je me sente assez sûre de moi pour me lever, il est temps d'y aller. Je finis de me soulager dans les chiottes du Pizzaland, et au boulot.
Ma cible d'aujourd'hui, c'est le British Home Stores. Ils vendent des fringues vraiment merdiques et hyper démodées, mais j'adore déjouer les caméras de surveillance. Et cela dit, ce n'est pas si épouvantable, question t-shirts et petits hauts tout simples. Comme Rosie ne supporte pas l'idée que quiconque puisse la voir dans un endroit aussi pourri, on décide de se retrouver devant Bookworid dans dix minutes.
Passant avec une moue de dédain devant le gros tas de graisse déguisé en agent de sécurité, je file en zigzag vers le fond du magasin et prends deux pulls, manches longues, col en V, d'un vert acide. Je les fourre l'un dans l'autre et accroche le cintre en trop sur le portant le plus proche. Là, je repère ces fameux gilets en cuir absolument géniaux, mais ces enfoirés les ont enchaînés les uns aux autres comme des esclaves noirs. De toute façon, ça ferait sûrement une trop grosse bosse. Je me contente de trois minables sous-pulls en Lycra que je fourre sous les pulls, et entre dans une cabine d'essayage. Comme je vais passer à la caisse avec un seul article, j'ôte l'étiquette magnétique de ceux que j'ai cachés, les enfile l'un par-dessus l'autre sous mon pull-over, et ressers avec le dernier sur son cintre. Le flic avec sa tronche de friteuse me lance un sourire plein de trous tandis que je sors d'un pas léger pour aller retrouver Rosie. Les grandes poches de son manteau sont remplies de livres de prédictions astrologiques, qu'elle revendra cinquante cents pièce à l'école. Rosie est plus organisée que moi. Elle vole à la commande.
En traversant la rue jusqu'aux bancs, je soulève mon pull et lui dévoile mon butin, couche après couche.
- Attends, tu ne vas pas porter des trucs qui viennent de là, quand même ? Va plutôt chez Gap, ou Next. Ici, tu n'auras jamais rien de potable.
- Ils ont des cabines communes, suis-je obligée de lui rappeler. Et puis c'est bien plus facile ici. Et puis personne ne veut de leurs trucs, de toute façon.
Agacée par mon raisonnement, elle va se planter devant l'arrêt de bus.
- Tu as envie de venir chez moi ? Maman est au boulot. Û y a plein de Kit Kat.
Voilà qui suffit à me convaincre, mais elle ajoute :
- ... et John a laissé une cassette vidéo, l'autre soir. Un truc complètement immonde.
Merveille ! Je prends le bus d'assaut. John, l'oncle de Rosie, est une véritable machine à foutre. Ils sont toujours à regarder des films porno ensemble. Il est plutôt vioque, genre la trentaine, mais il flirte comme un dingue avec moi, vous savez, il dit des trucs réellement répugnants, et après il prend un air tout innocent. Je n'ai jamais réussi à y aller quand ils regardent une cassette, mais j'adorerais. Enfin, pas avec Rosie, juste lui et moi. Rien que l'idée me donne chaud aux fesses.
En arrivant à Shandwick Place, chaos total. Des sirènes, des gyrophares d'ambulances et des flics dans tous les sens. Tous les passagers du bus tendent le cou pour apercevoir ce qui se passe. Rosie et moi courons à l'avant pour mieux voir. Mais il y a une telle foule à l'endroit où c'est arrivé que je ne distingue rien. Rosie se contorsionne tant qu'elle peut contre la vitre.
- Elle est morte. Elle est carrément morte, putain, couine-t-elle, nous abandonnant son point d'observation privilégié, à moi et aux autres curieux qui font déjà la queue pour regarder.
C'est une femme, couchée face contre terre au milieu de la rue. Les ambulanciers ont l'air d'avoir peur de la toucher. Comme le bus passe lentement devant le lieu de l'accident, je vois une bagnole arrêtée cinq ou six mètres plus loin, avec le pare-brise explosé.
- Comment elle a pu voltiger si loin ? Elle a drôlement giclé, dis-je tandis que les passagers avides se ruent vers le fond du bus pour jeter un dernier coup d'œil.
Bande de malades.
- Elle était morte, hein ? Tu as vu la cervelle sur la chaussée ?
Elle se fout de moi, là.
- Tu rigoles. J'ai vu un peu de sang. Elle était où, la cervelle ?
- Comment as-tu pu ne pas la voir ? Ça lui sortait par- tout de derrière la tête.
Je pense à une tête défoncée, à la matière grise qui dégouline. Je pense beaucoup à ce genre de choses, surtout quand je parle avec Maman. Avant, je voulais m'inscrire dans une école de médecine, pour voir des autopsies. En première année, ils vous font assister à des dissections, il paraît que tout le monde tombe dans les pommes. Mais Maman veut que j'aille plus loin dans mes études, donc je vais bosser dans un Burger King à la place, histoire de la contrarier.
À l'arrêt suivant, on entend plein de cris sur le trottoir, et Twiggy, Daniel et Kes, du cours de dessin, montent à bord et se jettent sur nous.
- Vous avez vu la bonne femme morte ? On est descendus du bus pour mieux voir. Il y avait de la cervelle partout.
- J'ai vu, j'ai vu ! fait Rosie d'une voix aiguë.
Je n'arrive pas à croire qu'il y avait de la cervelle et que je l'ai manquée. Daniel nous raconte la fois où il a vu un mec qui s'était jeté du troisième étage, à Raeburn Place. " Quand les flics l'ont ramassé, son corps s'est complètement barré en couille, tout mou, comme une serviette de bain, un truc comme ça. Il y avait du sang plein le caniveau ".
Les lois de l'hérédité, pp. 11-14