Kathy Acker
Dennis Cooper
Samuel Delany
Mike Duff
Michael Gira
Laura Hird
Shozo Numa
Osvaldo Lamborghini
Sylvere Lotringer
René Schérer
Peter Sotos
David Wojnarowicz
 
 
extrait
Fiche technique
Mai 1999
262 pages - 14,49 €
ISBN : 284261299X
Désordres
La Musardine
FICHE AUTEUR

FICHE LIVRE

BIBLIOGRAPHIE
Autre titre
Égoiste, infime
septembre 2006
Au Fait
avril 2005
Cahier critique
L'USINE À TORTURE
The Guardian, Steve Beard

SOMMAIRE

 
Extrait
 
Personne, j’en suis sûr...
 
Personne, j’en suis sûr...

Personne, j’en suis sûr, n’a besoin de vous dire tout ça. Rien de tout ça – ni les détails, ni les mobiles, ni les actions, ni les justifications de la défense – n’a besoin de vous être expliqué. Ni à vous ni à personne. Inutile d’en démontrer toute la fausseté. Toute la malfaisance intrinsèque ou, si vous préférez, l’antagonisme total, absolu, qui les oppose à tout ce que les humains sont destinés à faire, désirer ou réaliser. De vous affirmer que de tels actes – qui suscitent naturellement la répulsion ; et quand je dis naturellement, je veux dire un dégoût immédiat, viscéral, qui se communique à la racine même de l’âme –, que de tels actes, donc, sont intolérables. Ces actes exercés au détriment d’autrui, que l’on croie en Dieu ou en une puissance supérieure, à Bouddha ou tout simplement à ses parents, à l’amour, dans ce monde effroyablement dur et impitoyable, sont indéniablement mauvais. Inconvenants. Inconcevables. Méprisables. Destructeurs. Vains. Égoïstes. Sans valeur aucune. Malveillants à soulever le cœur. Actes égocentriques et vides, gratuits, qui sont une insulte à tous et à tout le monde – à tous ceux qui considèrent qu’ils font partie d’une communauté ou d’une famille, ou qui se considèrent tout simplement eux-mêmes comme des êtres pensants, les maillons d’une chaîne qui inclut tous ceux qui travaillent la main dans la main, luttent, partagent, protègent et compatissent depuis que le monde est monde.

Ces actes ne font pas du mal qu’à la victime, qui, aux yeux de certaines personnes viles et haineuses, n’est qu’un jouet ; un joujou sans feu ni lieu, privé de sentiments, d’émotions, de raison ou de projets personnels. Ces actes honteux nous blessent tous mortellement. Car ils nous privent d’une bonne part de notre humanité. De ce que nous appelons la vie. Ces actes jettent un maléfice sur nos existences et nous diminuent, nous amoindrissent, font de nous un peu moins que ce que nous sommes. Ils épuisent nos ressources, entament notre espoir, rognent notre confiance, grignotent notre sollicitude et notre compassion, déchirent, piétinent, volent notre foi et tronquent notre avenir.

Ces actes n’apportent strictement rien. Ils gaspillent notre temps et notre énergie. Ils pillent, saccagent, vandalisent, razzient, brûlent et ne laissent derrière eux que fumée, sang et souffrance. Pas même pour l’individu égoïste et détraqué, si malade et replié sur lui-même, si vil, si dégradé, si démentiellement atteint, qui s’y livre.

Ces actes n’ont aucun sens. Pas même à ses yeux. On ne peut voir ici à l’œuvre – s’il existe du moins la moindre chance pour que de telles notions interviennent en pareil cas – l’ombre d’une quelconque compassion, commisération ou simple humanité, les plus rudimentaires et élémentaires soient-elles, sinon dans la façon dont ces sentiments sont sciemment défigurés et circonvenus chez la victime. Toute victime est innocente. Aucune d’entre elles ne mérite la souffrance qu’elle endure. Personne ne mérite de souffrir. Personne n’aspire à la terreur, à la force brutale, à la domination, aux plaies, au sang, aux hurlements terrifiés des ultimes secondes, et aux années de torture de la chair et d’anéantissement de l’esprit par la démence.

Non. Les sentiments n’ont pas leur place ici. Ils ne pourraient y survivre. Pas ici, sous forme de gourdins ; pas dans ces conditions. Toutes ces définitions sont impropres.

Ne nous reste donc plus qu’une toute nouvelle réalité, fondée sur la satisfaction immédiate d’une luxure aveugle et de pulsions individuelles aussi perverses que malsaines et faussées, tendant vers la destruction et la cruauté. Et tout ce que nous savions au préalable – tout ce qui pour nous avait quelque importance, quelque signification bien précise, tout ce qui pouvait compter à nos yeux, des choses telles que la famille, la sollicitude que nous pouvions témoigner à nos frères humains, la charité, nos aspirations et la réalisation de nos rêves – désormais réduit à l’état de pure et simple ordure. De vaines et futiles chimères.

Non, nous ne pouvons laisser faire ça. Nous ne pouvons en aucun cas essayer de comprendre. Les humains que nous sommes, en tant qu’individus qui cherchent à créer et à aider plutôt qu’à détruire, à piller et à violer, s’efforcent de voir derrière l’homme qu’il est devenu le jeune garçon qu’il a naguère été. Nous tentons désespérément de nous raccrocher à une vague ressemblance avec nous-mêmes, à une connaissance plus approfondie de notre position dans la Création, en essayant de saisir ce qui a pu clocher, ce qui n’a pas fonctionné ; ce qui, exactement, a bien pu retourner contre nous une certaine chose, de façon si inexplicablement terrifiante et malfaisante. Ce qu’il a fait. Ce que nous avons fait. Comment nous pouvons y remédier.

Nous sommes naturellement enclins à inspecter la piste de mort et de souffrance qu’il a laissée dans son sillage, en quête d’éventuels indices. Parce que nous nous sentons inachevés, incomplets. Poussés par notre impérieux besoin de comprendre, de ressentir une impression d’unité, d’unicité, de fraternité, d’amour, venant de la mère universelle ; désormais, tout nous paraît invalidé. Estropié. À un tel point que, tous autant que nous sommes, nous nous sentons déracinés, que la terre mère cède sous nos pieds et qu’il ne reste plus qu’un grand trou vide, un néant ténébreux. Un grand vide rempli de poussière. Et, triste et misérable réalité, le sentiment que rien ne sera plus jamais comme avant. Que tout a été expédié en enfer. Tout droit en enfer.

Tous autant que nous sommes : spoliés. Privés d’âme. Morts. Assassinés. Tous. Personne n’a envie de proférer de telles paroles. Quelqu’un doit pourtant le faire.

Nous sommes cette famille qui a enduré la perte cruelle d’une partie bien précise de nous-mêmes – amputée d’un gemme irremplaçable, riche d’espoirs et de promesses d’avenir ; la victime que toute cette haine anthropophage, tout ce mal et toute cette douleur ont à jamais placée sur orbite extérieure, éjectée dans l’espace. Nous sommes désormais voués, condamnés à la seule réalité du dessein de cette bête immonde, à son caprice, à ses réactions, à sa démence. Nous sommes désormais façonnés à son image.

Notre humanité fracassée, réduite à la seule sienne.

Lorsqu’on voit cette vidéo. Et qu’on voit cette jolie fille avec ses beaux cheveux blonds, ses grands yeux limpides et brillants, ses joues roses et fraîches ; regardez et voyez ce qu’elle est devenue. Et essayez de savoir si nous ne sommes pas devenus tout pareils. Si ça ne nous tue pas, tous autant que nous sommes. Parce qu’elle se métamorphose sous nos yeux, au fil du déroulement de cette cassette. Qu’elle change peu à peu, en l’espace d’une vingtaine de minutes, de ces vingt minutes pendant lesquelles l’objectif de la caméra est braqué sur elle. Regardez-la devenir moins que rien, regardez son corps se flétrir, se vider, se recroqueviller et mourir, et regardez la chose en laquelle elle se transforme, au fur et à mesure que son nouveau dieu, notre Créateur à tous, grandit, remplit et comble son petit corps fragile et vulnérable.

Telle est donc la nouvelle ère. Tel est le second putain d’avènement. Cet animal, cette brute bestiale qui l’a rassasiée de cocaïne, d’ignobles mensonges et de réponses simplettes et faciles, tout ceci acheté avec un argent plus facile encore ; voilà ce qui rampe à l’intérieur de son corps négociable, avant qu’il ne permette à son sang de ruisseler sur le sol moquetté et sur les draps de soie de leur chambre à coucher, avant qu’il ne l’instrumentalise et ne la rejette une fois utilisée, pour la laisser pourrir loin de lui. Usée et souillée, désormais inutilisable, et ne valant même plus la peine, ne méritant même plus un coup de fil d’une unité.

Index, pp 92-95.