L'usine à torture
par Steve Beard
L’une des grandes histoires encore non racontées des années 1990 est la dérive de la culture postmoderne vers la condition de la pornographie induite par la pression d’un capitalisme néo-libéral idéologiquement obsédé par des notions de choix et d’identité. Le surréaliste dissident Geoges Bataille avait anticipé il y a bien longtemps de cela le fait que la culture postmoderne ne deviendrait rien d’autre qu’un « jeu de substitutions » pour connaisseurs. Cela a récemment débordé sur la débauche combinatoire que Roland Barthes, le structuraliste, avait détectée dans l’œuvre de Sade.
Peter Sotos, dans Index, sa condamnation autopornocritique – et c’est tout à son honneur – pulvérise les mantras new age sur la libération sexuelle et la responsabilisation qui nous sont assenés pour soutenir les machinations de l’industrie du sexe en tant faire-valoir hebdomadaires du plus vieux métier du monde qui chercherait à acquérir une nouvelle respectabilité bourgeoise […]. Sotos se méfie des idéalisations de tout poil et son livre est un catalogue implacable de perversions sadiques dont la violence abstraite est directement liée à leur vil matérialisme. La puissance de son écriture vient en partie du fait qu’il n’a peur de trouver sa propre subjectivité directement impliquée dans le domaine de l’abjection sociopathe sur lequel il enquête. L’imagination de Sotos opère dans le champ d’un désir criminalisé qui a nourri par le passé des écrivains tels que Jean Genet, William Burroughs et Dennis Cooper. La seule différence, désormais, c’est que ce qui est en jeu n’est pas simplement l’innocence d’un individu désigné (l’auteur sujet à la calomnie) mais la catégorie de l’humain lui-même (l’auteur sujet à des contraintes inhumaines). Michel Lieris, surréaliste hérétique, espérait inlassablement puiser dans les pénibles efforts de l’autocritique une forme qui se situerait davantage du côté des sports extrêmes que de la biographie conventionnelle lue en fauteuil. Ce qu’il n’avait jamais imaginé, c’est que le porno-capitalisme créerait une condition dans laquelle les femmes et les enfants peuvent être filmés alors qu’ils survivent à peine pour que soudain un homme les paie afin de profiter d’eux encore une fois. Ce genre de monde existe dans le south side de Chicago et Sotos rôde sinistrement dans les coins chauds du ghetto, les bordels à glory holes, les bouges de drogués qui forment cette architecture infernale. Le plus stupéfiant, c’est qu’il reste capable de se retourner sur lui-même et de faire des liens entre des résumés pornos racoleurs
(« GANG BANG #44 – “Tania Eats It All” ») et des faits médico-légaux (« Néanmoins, la déchirure est visible à neuf heures après traction sur la nymphe »). En fait, l’une des conclusions que l’on peut tirer du livre de Sotos, c’est que le sexe, dans la pornographie, n’est qu’un alibi pour retrouver les fantasmes omnipotents de la dialectique originelle du maître et de l’esclave qui entache encore le capitalisme néo-libéral. Parfois, au-delà de cet attrait pour le nihilisme et la désintégration, Sotos est assez précis pour y échapper, mais pas avant d’avoir clairement prouvé qu’un corps-porno n’existe seulement qu’en tant qu’intention médiatisée (« Les meilleures photos des seize enfants massacrés à Dublane, en Écosse, par Thomas Hamilton ont été réunies et publiées par Paris-Match »). Tabou.
The Guardian