Hogg
par Emmanuelle Gauthier
Hogg est le récit par une sorte de Bartleby négatif de la journée du 27 juin 1969, au cours de laquelle il rencontre Hogg et intègre sa bande – des pieds nickelés hardcore, priapiques, amoraux et illettrés dont l'activité principale consiste à violer et tabasser, moyennant rémunération.
Le roman initiatique d'un garçon de onze ans et de la jouissance de son objectalisation sexuelle.
Hogg manifeste une saturation d'actions (coïts, viols, violences et meurtres, dont la pédophilie et l'inceste – avec sécrétions et crasses) décrites – jamais comme une fatalité, ou dans un renoncement de soi – avec une verve et une prolixité paradoxales pour un narrateur qui ne parlera qu'une seule fois (pour ne RIEN exprimer). Et c'est le double mouvement virtuose de cette farce énorme de ne susciter chez le narrateur (chez le lecteur?) ni écœurement, ni révolte, ni dégoût. Hogg est – quelque part entre Sade (les multiples passions), Les 11 000 verges, Russ Meyer (le côté cartoon trash), South Park (les dialogues), Guignol's Band et Ubu (le grotesque) – un très grand livre comique.
Il n'y aurait aucune provocation à dire que c'est le roman le plus sain qu'on puisse lire.
«Tous les types normals – bon, normals niveau cul, j'veux dire – que j'ai rencontrés y pensent que tout tient à deux choses : ce qu'y veulent, et comment qu'y croivent que les choses doivent être. Toutes les réflexions qu'y z'ont dans la tête elles sont là pour établir une limite claire entre les deux, et cette limite, ils appellent ça : Ce qui est. (...) C'est ce qu'un mec normal appelle la réalité. Et d'un autre côté, n'importe quelle tafole ou lèche-culotte, ou enragé du fouet, ou soumis cuir, ou foutteur de nourrissons, ou même un fils de pute comme moi, sait (...) qu'y a ce qu'on veut, qu'y a comment que ça devrait être, et qu'y a comment que c'est : et tout ça, ça n'a rien à voir sauf (...) si on fait en sorte que ça se
produit, poursuivit Hogg. Et le seul moyen de passer de l'un à l'autre, c'est de savoir ça (...). Et eux, comme y pigent pas ça, y deviennent barjots... »
1. Achevé en 1973, Hogg mit plus de vingt ans à trouver un éditeur et fut, selon Maurice Girodias, «le seul livre que, de toute ma carrière, j'ai refusé uniquement à cause de son contenu sexuel ».
Samuel R. Delany est né à Harlem en 1942. Écrivain prolifique notamment de science-fiction (il a été lauréat du prix Hugo et a obtenu deux prix Nebula consécutifs), il est considéré comme un des plus grands auteurs afro-américains contemporains.
Le Revue Littéraire, avril 2006