Préface à Hogg
par Roy Stephenson
Hogg est comme ça, un autre pays. Si on devait y vivre, tel qu’il est, pour de vrai, on ne vivrait pas longtemps. C’est peut-être ton choix. C’est aussi un endroit génial à aller visiter, en vacances. Et alors tes chances de survie augmentent. Il m’a été difficile, à moi, de trouver un tel lieu de vacances. Je n’ai jamais rien lu qui me convienne aussi bien que Hogg. Peut-être parce que personne ne consent à publier de tels manuscrits, et qu’on n’a pas la chance de les découvrir…
Dragon E., lettre à Samuel Delany, 1992.
En un certain sens, la pornographie est la forme la plus politique de littérature, traitant de la façon dont nous usons et abusons les uns des autres, de la manière la plus impérieuse et impitoyable.
J.G. Ballard, tiré de l’introduction de l’édition française de Crash, 1974.
Les lecteurs qui connaissent le nom de Samuel Delany avant de prendre Hogg le connaissent sans aucun doute en tant qu’écrivain de science-fiction. Les écrivains de science-fiction sont portés vers toutes sortes d’extrêmes afin d’inventer des mondes qui finissent inévitablement par révéler des choses, profondes, espérons-le, sur notre monde. Hogg ne fait pas exception à la règle, bien qu’il ne s’agisse pas d’un roman de science-fiction. Hogg parvient, en trois cent pages, à sculpter un monde qui n’est pas du tout futuriste, mais fantastiquement peu familier du notre, de la plus dérangeante des manières.
Samuel Delany a écrit Hogg à San Francisco en 1969 et il l’a achevé à peine quelques jours avant les émeutes de Stonewall à New York. Pendant les quatre années qui ont suivi, il l’a réécrit, tandis qu’il travaillait sur plusieurs romans de science-fiction, dont Dhalgren, roman internationalement acclamé. Il a fallu plus de vingt ans pour que Hogg soit finalement publié en 1995 par Black Ice Books. Une édition en poche a suivi.
Selon Walter Kendrick dans The Secret Museum : Pornography in Modern Culture, de façon concomitante à l’avènement du roman en Angleterre, a germé la crainte que les jeunes femmes, lisant ces nouveaux romans « à sensation », ne sachent distinguer la réalité de la fiction, et s’adonnent ainsi au vice. De telles opinions furent avancées par des écrivains tels que Charles Dickens, Samuel Johnson, et Anthony Trollope. Kendrick suggère que ces considérations atteignirent leur apogée lors des procès pour outrage aux bonnes mœurs d’Émile Zola et Gustave Flaubert.
L’idée d’un enfant corruptible, une jeune personne dangereuse éclairée par une connaissance à laquelle il ou elle ne devrait pas avoir accès, atteint des sommets fanatiques au 19e siècle en Amérique, où l’on considérait que cet enfant dangereux pouvait aussi bien être de sexe masculin ou féminin. Des extrémistes comme Alan Comstiock sillonnèrent les États-Unis en brûlant des livres et en invoquant les jugements du Tout-Puissant.
Le garçon anonyme qui est le narrateur de Hogg est volontairement pensé comme antithèse de « l’enfant corruptible ». C’est la corruption incarnée. Contrairement aux nombreux viols infligés par Hogg aux femmes dans ce roman, celui-ci n’a jamais à forcer le garçon. Il savoure tout ce que Hogg veut lui faire faire. Il veut faire l’expérience de tout ce qui se présente à lui. Son appétit est immodéré envers toutes les vilenies que Hogg commet. Il n’a pas besoin d’être éduqué à devenir esclave. Il y a même un deuxième garçon dans le roman qui est attiré par Hogg tout comme le narrateur l’est, mais Hogg le rejette.
Le fait que Hogg soit de la pornographie extrêmement crue peut, au premier abord, rendre difficile la perception de la beauté de la langue de Delany, la poésie et l’élégance de ses descriptions de corps, objets, et lieux. Le même style magique qui nous transporte dans les écrits de Samuel Delany se trouve ici, acéré et singulier, charmant et pénétrant, liant tout ensemble telle un fleuve de sexe malsain, sanglant, et meurtrier, le plus souvent ponctué par des dialogues éclairants.
Rien n’est gratuit dans ce roman. L’excès de sexualité radicale et de violence dans Hogg nous rappelle les romans de Sade, mais sans l’obsession constante et amusante de Sade pour la répétition et le catalogage. Les personnages de Sade sont rarement autres choses que des caricatures en deux dimensions, même s’il leur fait parfois prononcer d’incroyables discours philosophiques. Les personnages monstrueux de Delany (Hogg et sa horde de violeurs) deviennent, à notre grand dam, des humains étoffés. Ils nous arrachent de la sympathie. Vers la fin du livre, ils nous semblent beaucoup moins lointains qu’au début.
Ayant bien conscience que je pourrais avoir l’air d’être en train d’écrire le profil d’une œuvre sur Hogg, j’ai répertorié ci-dessous une liste de questions qui peuvent donner un point d’entrée à la lecture de ce roman :
Quelle est la chose la plus dérangeante dans ce roman ? Dans l’univers de ce roman, quelles actions des personnages principaux peuvent-elles être considérées comme bonnes, ou morales ? En quoi les personnages principaux ont-il changé à la fin de ce livre ? Dans quelle mesure ce livre pourrait-on faire une lecture féministe de ce livre ? En quoi la question raciale est-elle primordiale dans ce livre ? Qui est amoureux dans ce livre ? Quelle est l’importance de l’humour dans Hogg ? Comment les médias sont-ils décrits ? Quels points de vue sur la violence sont-ils exprimés ?
Pour conclure, je vous conjure de lire cette œuvre avec la rigueur nécessaire pour la savourer. Puisez profondément sous sa surface trompeuse et graveleuse et trouvez les richesses qui vous attendent dans l’un des dons les plus rares et difficiles de Samuel Delany.
Janvier 2004, Ridgewood, New York