SAMUEL R. DELANY, HOGG
par Brian Evenson
Hogg est un texte éminemment littéraire, un livre qui (comme les meilleurs passages de Sade) repousse les limite extrêmes de l’érotisme et de la pornographie sans compromettre ses qualités littéraires.
Hogg est également l’un des deux livres de Delany que McCafferey a retenu dans son « Meilleurs Hits du XXe siècle », et Norman Mailer dit de lui que c’est un « livre à prendre indiscutablement au sérieux, et dont les qualités littéraires sont remarquables ».
Hogg raconte trois jours de la vie de Franklin « Hogg » Hargus, décrite par son jeune et anonyme acolyte. Hogg et sa bande violent et passent à tabac des gens contre de l’argent. « J’ai toujours pensé que plus elles se débattaient, plus elles voulaient se faire niquer », dit-il au narrateur, mais il admet ensuite. « Évidemment que c’est pas vrai. Mais je dis toujours ça, pour qu’elles pètent les plombs. Et, après tout, leur faire péter le plombs c’est le but ultime de notre entreprise. » Cette conception pourrait aussi bien s’appliquer au lecteur pas suffisamment méfiant. Entre deux contrats, pendant son temps libre, le narrateur suce les membres de la bande de Hogg, boit leur urine, se fait baiser, et participe à l’économie libidinale dans laquelle s’échangent les faveurs sexuelles et où tout le monde est interconnecté, du moment qu’il n’y a pas de contrat à remplir. Un jour le narrateur est enlevé à Hogg, vendu comme esclave sexuel, tandis que Denny, l’un des membres de la bande, s’automutile et, submergé par la souffrance, se lance dans une tuerie orgiaque jusqu’à ce que Hogg le trouve et l’empêche de continuer. « Tu buteras plus jamais personne. Tout ce que t’as fait, c’était de la connerie. Ça t’a même pas fait juter. Alors tu le referas plus jamais. D’accord ? » « En d’autres termes, pourquoi tuer quelqu’un si tu prends pas ton pied ? »
Malgré sa volonté de violer et d’avoir recours à la violence contre de l’argent, Hogg refuse de glorifier de tels actes ou d’en parler avec lyrisme. Lorsque l’un de ses clients le décrit dans un style à la Cormac McCarthy comme un « artisan de la souffrance, un orfèvre de l’âme dont les plus arguments les plus raffinés ont dû être forgés dans quelque cave de l’Inquisition, » Hogg répond seulement par un « regard vide et inexpressif ». Hogg a l’impression de faire partie du grand ordre de la douleur qui l’entoure, mais au moins est-il personnalisé, humain. « Comme on dit, il n’y a rien que l’on ne puisse faire de nos jours dans ce monde – aller au cinéma, acheter à bouffer, ou même jeter l’emballage qui va avec – ça ne veut pas dire que tu fais du mal. Finalement, comme ça, tu sais que tu ne te fais pas d’argent en tournant des films ou en préparant des emballages. Et quand tu fais du mal à quelqu’un, tu lui fais du mal. Tu le regardes droit dans les yeux avant de le faire. (…) Tu jettes pas des bombes sur cinq cents personnes que t’as jamais vues. Tu signes pas des papiers qui vont faire virer les gens de chez eux ou les licencier alors qu’ils n’ont jamais entendu ton nom. »
La première mouture de Hogg a été achevée en 1969, quelques jours avant les émeutes de Stonewall, un jalon dans la lutte pour les droits civiques des homosexuels, une révolte qui a éclatée après des années de discrimination et d’oppression envers les homosexuels. Hogg est un livre qui participe de ce mouvement politique, un livre qui déborde de colère contre la société en général. Ce qui est effrayant, c’est de voir combien les paroles de Hogg citées plus haut restent pertinentes par rapport à notre époque actuelle.
Bien que Hogg ait été ébauché dès mars 1969, Delany y a travaillé jusqu’en octobre 1973. Le roman Dhalgren, internationalement salué, a été écrit à peu près à la même période – débuté en janvier 1969, fini en septembre 1973. De plus, il est intéressant de considérer ces deux livres comme des ombres ou des doubles l’un de l’autre, Hogg exprimant beaucoup de choses que Dalghren choisit de taire et vice versa.
Le premier livre est cru et réaliste, le deuxième sombre et fantastique ; Hogg est amer, énervé et violent, Dhalgreen contient une dose d’humanité et d’espoir mais décrit un monde post-apocalyptique, dans une société désagrégée. Dans les deux livres on retrouve un personnage nommé Denny. Dans Hogg, il fait partie de la horde qui s’adonne à ce déferlement de violence. Dans Dhalgren, il fait partie d’une bande beaucoup plus inoffensive appelée les Scorpions et c’est l’un des amants du protagoniste anonyme. C’est le même personnage, il évolue dans l’un et l’autre livre. Les deux livres ont un personnage dont on ne connaît pas le nom, bien que le personnage de Dhalgren soit tourné vers lui-même et artiste tandis que le narrateur de Hogg est ballotté à la surface des événements. Les deux livres ont un personnage principal qui se balade avec un pied nu, l’autre pied chaussé. Le gamin de Dhalgren a des trous de mémoire, ne se rappelle rien de sa vie d’avant, et peut être considéré comme Hogg ou le narrateur anonyme de Hogg qui aurait oublié sa vie antérieure et vivrait ailleurs. En d’autres termes, notre monde fait de Hogg ce qu’il est ; dans un autre monde il serait différent. Les représentations sociales disparates de chaque livre, pris ensemble, peuvent être lues comme constituant une critique plus générale de l’Amérique des années soixante-dix, illustrant deux réalités, des possibilités espérées, et des peurs.
Une fois que l’on a entamé la lecture de Hogg, le livre exige d’être terminé. Je crois que la plupart des accusations d’obscénité à son encontre du livre sont le fait de lecteurs qui en ont commencé la lecture sans l’achever. Bien sûr, le livre est violent et cru, mais on assiste néanmoins à de nombreux changements de perspectives, passant du choc à la critique sociale. Au final, l’on ressort avec une plus grande notion du contexte et de l’appréciation par le narrateur des événements, ainsi qu’au rôle qu’il joue dans leurs cours, alors qu’il se demande s’il souhaite rester avec Hogg ou non. Ici tout est excès, mais rien n’est gratuit, et tandis que l’excès se répand en un long saignement hors de l’esprit du lecteur, on reste frappé par la puissance de l’écriture et de la pensée de Delany. Hogg est un livre exceptionnel et unique.