Crasse attitude
par Morgan Boëdec
Écrit il y a trente-cinq ans par Samuel R. Delany, écrivain américain mondialement réputé pour ses romans de SF, Hogg (« pourceau », en français) est un brûlot absolu, véritable monument d'abjection et de pulsion morbide. Et, accessoirement, un roman à charge contre la violence, enfin traduit en fraçais. Âmes sensibles d'abstenir.
Soyons clair : Hogg est un roman dégueulasse, quasi insoutenable. À la limite, le degré de haut-le-coeur qu'il atteint en fait un chef-d'oeuvre du genre, aussi mésestimé que redouté. Écrit dans les années 1970, ce texte ignoble a été refusé par tous les éditeurs américains avant d'être sauvé de l'oubli in extremis trente ans plus tard. Ce qui n'a pas empêché son auteur, Samuel R. Delany (dit « Chip »), de se tailler une réputation de colosse de la SF. Né en 1942 à Harlem, Delany rafle deux prix Ne-bula à 25 ans pour Babel-17 et The Einstein Intersection, deux romans qui renouvellent les poncifs de la SF en l'ouvrant à des métissages entre recherche linguistique, diversité ethnique et relecture des mythes antiques. Delany largue ensuite l'étiquette SF et enfonce des portes plus expérimentales. En 1975, il se rapproche des avant-gardes new-yorkaises et publie Dhalgren, un roman dont les murs porteurs sont la mémoire, la psychotérapie et les distorsions entre langage et perception. Tout s'écroule cependant lorsqu'il passe lui-même par la case psychiatrique, à l'occasion d'un long passage à vide dont il parle dans son autobiographie, The Motion Light In Water. Quant à Hogg, roman bourré de qualités narratives et salué par Norman Mailer et Bruce Benderson, c'est sans aucun doute son roman le plus sombre et le plus nerveux. À l'origine, il voulait décrire des pervers sexuels qui soient à la hauteur de ce que la middle-class appelait les hippies. En fait, le livre va beaucoup plus loin, ne fait plus du tout référence aux hippies des années 1960 et narre froidement les viols à répétition pratiqués par le camionneur Hogg et sa bande d'anonymes dégénérés. « On m'appelle Hogg parce qu'un porc ça vit dans la crasse. » Écrit à la première personne, l'efficacité de ce carnaval de meurtres, de libido et d'avilissement n'a pas pris une ride. En comparaison, les incursions dans les bas-fonds de l'Amérique sordide de Dennis Cooper ou JT Leroy ressemblent aux aventures de Oui-Oui. Entretien avec un maître intello du gore littéraire.
Chronic'art : Hogg est un roman d'une rare violence, bourré de scènes pornographiques, incestueuses et scatologiques. L'avez-vous écrit pour choquer ?
Samuel R. Delany : J'ai pu dire en interview que cette histoire avait été conçue « pour susciter le trouble. En fait, ce n'est pas l'objectif que j'avais vraiment en ligne de mire lors de l'écriture. En tant qu'écrivain, mon objectif a toujours été d'observer et d'écrire la réalité telle que je la vis et la ressens. J'ai conscience du
fait que certains aspects de mes fictions peuvent choquer. J'espère que cet effet se dissipe rapidement au profit de mon principal projet, à savoir écrire en disséquant la réalité.
Dans quel contexte avez-vous écrit Hogg ?
J'ai commencé à l'écrire en mars 1969. L'idée du roman m'est venue à la suite d'une soirée bien arrosée chez un éditeur de San Francisco. Fin juin, la première mouture était bouclée. Quelques jours plus tord, les émeutes de Stonewall éclataient à New York. C'est avec cet événement que le mouvement de libération gay s'est amorcé aux Etats-Unis. Il a bousculé l'attitude des citoyens face à l'homosexualité et aux déviances sexuelles. J'avais alors 27 ans, et mon livre participait de ce débordement de colère. Porté par un élan de fureur, il canalisait et dramatisait une rage accumulée contre la société « normale ». À tel point qu'il a bouleversé pas mal de lecteurs. L'éditeur Maurice Girodias a dit que Hogg était le seul livre qu'il ait refusé de publier durant toute sa carrière, en raison de son contenu sexuel. Des employés d'une boutique sont même allés jusqu'à refuser de photocopier le manuscrit ! Durant une vingtaine d'années, il est donc tombé aux oubliettes. Les cahiers sur lesquels je l'avais écrit sont longtemps restés au placard. Quelques photocopies ont circulé sous le manteau, en alimentant les rumeurs et le bouche à oreille. Cette clandestinité a dilué son impact et sa prise sur la réalité. En sortant vingt ans plus tard, Hogg est en quelque sorte devenu un artefact historique.
Qui a sauvé le livre de la clandestinité ?
Fiction Collective 2, un petit éditeur porté sur l'expérimental. Ronald Sukenick y avait lancé la collection Black Ice Books, dans laquelle Hogg a été édité en 1994. Ronald était un écrivain généreux et talentueux, mais aussi un éditeur bourré de compassion pour ses auteurs. Il avait le don pour les soutenir et les aider à accoucher d'une écriture novatrice. En formidable entrepreneur, son ami Lorry McCaffery (professeur à San Diego, théoricien de l'Avant-Pop, auteur et éditeur d'anthologies sur la littérature contemporaine américaine, ndlr) a aussi beaucoup fait pour la sortie de Hogg.
Au-delà de l'excès, quel est le véritable sujet du roman ?
Hogg aborde de front la sexualité américaine, telle que je l'interprétais à la fin des sixties. Pour l'écrire, le plus difficile a été de tenir strictement ce cadre et de revenir sans relâche sur ce thème unique, la sexualité. Avec de
la rigueur et de l'obstination, j'y suis parvenu, en bridant les émotions contenues dans le récit pour qu'elles n'empiètent pas sur la poursuite des actions explicitement sexuelles. Ce n'était pas évident, ni vraiment fascinant. Ecrire, c'est avant tout travailler sur le langage. Ce travail porte certes sur une matière libre et imaginative, mais qui reste encadrée par la vision que chacun se fait de la vie.
Hogg cache-t-il un roman d'apprentissage, voire d'amour ?
Le personnage de Hogg et sa triste bande violent et tabassent des femmes pour obtenir de l'argent. Hogg prend le jeune narrateur sous son aile, mais je déteste penser à ce que ce gosse de 11 ans peut apprendre à son contact. Même si ce qu'il apprend lui permet en effet de survivre jusqu'à la fin du récit. Hogg manifeste vite un attachement pour ce garçon qui satisfait avec avidité ses moindres pulsions sexuelles. En parallèle, cet esclave réalise qu'il est plus à l'aise avec les deux autres personnages, Nèg et Macaroni, plus anonymes et sadiques. Habituellement, des gens de sexe opposé ne sont pas enclins à traverser de telles expériences. S'ils le sont, ils confondent probablement ces moments avec une variante de l'amour. Mais mon roman ne parle pas d'amour plutôt de désir et d'attachement.
Vous avez écrit Hogg en même temps que Dhalgren, célèbre roman dans lequel vous abandonnez la SF pour explorer le flux d'un artiste schizophrène nommé Kid. Les deux romans sont-ils complémentaires ?
Lorsqu'un lecteur éprouve un sentiment ou émet un commentaire sur l'un de mes romans, je suis simplement heureux de ne pas l'avoir ennuyé avec mon histoire. Je préfère lui laisser le soin de spéculer sur les passerelles entre mes livres, mais ça ne m'étonnerait pas que des correspondances ou de saisissants contrastes existent entre les deux romans en question. J'ai entamé Hogg juste avant d'écrire Dhalgren. On peut donc considérer Hogg comme un échauffement à cinq doigts avant de m'atteler à un roman plus long, plus prenant. Un exercice de répétition qui n'était, du reste, pas forcément destiné à être publié.
Il y a un certain Dennis dans les deux livres.
C'est le nom de l'homme avec qui je vis depuis six ans... mais ça n'a rien à voir avec ces livres écrits il y a plus de vingt ans ! En fait, cette récurrence est un pur hasard. Dennis est un prénom aussi courant aux Etats-Unis que Jean ou Pierre en France. Ces personnages sont comme deux enfants portant le même nom dans
une salle de classe. Sans que cela ait une quelconque signification.
Vous avez confié avoir lu La Littérature et le mal durant l'écriture de Hogg. Qu'est-ce qui vous plaît chez Bataille ?
Son étrangeté, sa bizarrerie. Je trouve son approche de la pornographie magnifique et obsessionnelle. J'adore Genet aussi, dont j'ai mis en scène Les Bonnes. J'ai lu Notre-Dame-des-Fleurs à 20 ans. Ce que j'aime chez Genet, c'est la texture de ses méditations verbales sur la puissance du désir et du poids de l'absence. L'énergie à l'œuvre dans la structure de ses romans est impressionnante. Ses pièces sont différentes : elles œuvrent comme de sombres machines, traversées d'éclairs vifs et lucides.
Quelle place la linguistique tient-elle dans votre travail ?
Pour un écrivain, s'intéresser à la linguistique, c'est se pencher sur sa propre boîte à outils. Je suis également passionné par la mythologie. Ma passion pour l'une et l'autre évoluent en fonction de mon intérêt pour l'écriture elle-même. Les lectures jouent un grand rôle. À l'époque de Babel-17 (1966), je ne connaissais pas le travail des grands linguistes. Les seuls livres de sciences humaines que j'avais lus étaient ceux de mon oncle par alliance, E. Franklin Frazier (The Black Bourgeoisie), et American Dilemma de Myrdal. Ce que j'en ai tiré n'était pas d'une grande profondeur. Une fois mêlé à ce que j'observais de la réalité, ces lectures ont ressurgi dans mes premières oeuvres de SF. Je n'ai lu Durkheim ou Weber que passée la trentaine. Ca m'a vraiment soufflé.
Rapprocher la SF et l'écriture expérimentale, c'est toujours possible ?
Ce rapprochement a atteint son apogée il y a trente ans. Une période excitante et productive, on parlait alors de « New Wave », époque phare dans l'histoire de la SF anglo-saxonne. Aujourd'hui, pour un jeune écrivain américain de SF, décrocher un éditeur est plus difficile qu'avant. C'est la triste conséquence des mouvements de fusions dans l'édition. Il y a trente ans, quatre-vingt éditeurs indépendants avaient pignon sur rue à New York. Il en reste cinq. La compétition qui se joue dans l'industrie de l'édition n'est pas saine.
Spinrad dit que les vrais éditeurs aujourd'hui sont les structures universitaires.
C'est juste. Plusieurs de mes romans ont été réimprimés par des éditions universitaires. Internet offre aussi de multiples réponses aux problèmes de diffusion littéraire. Et l'avenir nous en réserve d'autres.
Chronic'art, avril 2006