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HOGG par Bruce Benderson J’ai fini Hogg, de Samuel Delany, au restaurant, m’inquiétant, au même moment, de la pression qui se faisait sentir dans ma vessie. Je savais qu’il arrivait parfois dans les bouis-bouis les plus miteux de New York qu’on répondît à la question « Où sont les toilettes ? » par la réponse suivante « C’est interdit aux consommateurs ». Qu’arriverait-il, me demandais-je, si je réagissais à cette réponse en laissant couler un jet de pisse le long de ma jambe, qui tremperait mon pantalon et formerait une flaque fumante sur le sol ? Ce type d’expériences est poussé jusqu’à sa limite dans le roman de Samuel R. Delany, Hogg, écrit il y a plus de vingt ans mais interdit jusqu’à aujourd’hui. Hogg n’a pas d’opinion quant au fait de pisser et de chier sur sa chaise quand il mange. Il concentre tous les stéréotypes que son nom implique [Hogg signifie pourceau, porc, goinfre] et même plus – un camionneur aux doigts craquelés, qui se ronge les ongles ; amoureux de la pisse, de l’ordure, et de la violence ; un serial-violeur qui vend ses services et qui engouffre à pleines mains d’énormes repas plein de graisse pour se satisfaire, ainsi que ses vers intestinaux, et qui enfourne généreusement des poignées de frites dans la bouche d’oisillon de son amant de onze ans, esclave sexuel, et complice. Les fonctions biologiques de Hogg sont « au-dehors ». Il ne prend même pas la peine de sortir sa queue de son pantalon pour pisser à moins que cela soit sur la bouche ou le visage de quelqu’un, et c’est la langue de son petit amant qui lui nettoie le cul. Mais les lecteurs délicats ne devraient pas monter sur leurs grands chevaux. Si Hogg est politiquement incorrect c’est seulement au sens littéraire du terme. Il ne pourrait exister ou survivre très longtemps dans notre monde. Plus qu’un personnage réel, Hogg est un artefact littéraire de la libido, qui peut effectuer de nombreux viols dans la même journée pour gagner sa vie, et vient du monde archétypal des péquenauds sudistes de la « Route du Tabac », où l’inceste, la force brute, et l’appétit, le désir règnent à un degré invraisemblable. Bien qu’il faille replacer la brutalité de Hogg dans le contexte de l’extrême pauvreté des péquenauds (« hillbillies », blancs pauvres) et des pécheurs « nègres », le roman n’est pas une étude sociologique des classes défavorisées ni le portrait psychologique d’un dégénéré. Au contraire, Hogg est un véritable roman expérimental, qui brille comme une pierre précieuse dans la boue tiédasse de notre postmodernité. Hogg est la mise à l’épreuve systématique d’une seule hypothèse. Il s’agit de savoir jusqu’à quel point le désir peut envahir la conscience avant que celle-ci cesse d’être considérée comme humaine. La jaquette du livre essaie fébrilement de présenter que le texte comme une analyse de la culture américaine de la violence, mais Hogg est une entreprise beaucoup plus admirable et beaucoup moins tarte à la crème. C’est simplement la description de l’Eden du désir, un spectacle grand-guignolesque où l’agressivité et la pulsion de mort bousillent le décor avec des phallus énormes et où le sexe et le meurtre surgissent presque aussi naturellement que le rire amoral d’un enfant ou l’éviscération d’un nourrisson. Hogg est écrit à la première personne. Le narrateur, l’esclave sexuel de Hogg, âgé de onze ans qui est seulement désigné par le terme de « suceur de queues », rapporte des actes ahurissants comme le ferait l’œil d’une caméra. L’effet ne serait pas très différent si le roman était écrit à la troisième personne, mis à part qu’un narrateur omniscient aurait été contraint de tenter de décrire les expressions faciales du garçon tandis que celui-ci effectue de nombreux actes d’avilissement extrême. Mais ce garçon, s’il exprime une vague tendresse pour la présence de Hogg, ne laisse apparaître aucune émotion dans sa goinfrerie précoce. C’est un robot à l’œil scrupuleux qui n’est poussé que par son appétit sexuel. Ses décisions sont motivées par la recherche de la plus extravagante quantité de smegma ou d’odeurs corporelles qui ont mariné le plus longtemps possible. Grâce au compte rendu très réaliste et méticuleux du garçon, le livre se déploie comme un tableau gargantuesque de la libido et de l’agressivité, digne du plus grandes toiles épiques du Louvre, dans lequel les personnages ne sont là que pour augmenter le nombre des figures de l’excès. « Porcs » [ Hogs ], « négros », « ritals », « suceurs de queues », et « connasses » en constituent la distribution parfaite. Garçons prostitués, inceste, viol, meurtre, et coprophilie sont les grands événements à jamais figés en pleine action. Je ne crois pas qu’un texte plus scatologique ou pornographique ait jamais été écrit (à n’importe quelle époque et dans n’importe quelle langue), à part peut-être les derniers travaux de l’écrivain français Pierre Guyotat, dont deux de ses romans, Prostitution (sur le point d’être publié en anglais), et Eden, Eden, Eden (déjà publié en anglais) sont aussi des rejets minimalistes du sang et du désire, orgies de viol et de mutilation. Comme le travail de Guyotat, Hogg est, paradoxalement, l’ultime réponse au discours libertaire qui affirme que nos désirs sont inutilement limités par ces stupides puritains. Hogg est la preuve que celui qui revendique cet axiome galvaudé doit être prêt à accepter toutes les répercussions psychanalytiques du désire, qui inclut les plus sombres extrusions du Ça. Le véritable Eden, dans lequel tous les désirs sont satisfaits, est rouge, et non pas vert. C’est le bain de sang des instincts, la gueule béante de l’oralité, et la bassine dans laquelle marinent les fluides corporels. Hogg se révélera difficile à lire pour deux types de personnes – celles dont la libido est fermement bridée et celles qui on le sentiment qu’elle est irrépressible. Mais les tenants de la morale à la Jessie Helms qui craignent la pleine expression de la libido devraient être obligés de le lire. S’ils étaient attachés sur un fauteuil avec un dispositif permettant de leur maintenir les paupières ouvertes et les forcer à avaler ce brillant cataclysme des sens, ils comprendraient à leur grand étonnement que la seule chose dont il faut avoir peur lors en cas d’overdose est un symptôme dont ils souffrent déjà – un ennuyeux sens de la déshumanisation. Hogg est une expérience radicale, mais il faut garder à l’esprit que l’œuvre de Delany est plus colossale et plus complexe que ce seul livre. Sa carrière comme écrivain de science-fiction, pornographe, critique et essayiste est trop imposante et variée pour lui rendre justice en si peu de lignes. Il a écrit une trentaine de livres, dont plus de vingt romans. La somme totale de sa production prodigieuse n’a d’égale que les excès oraux de Hogg. Delany, toutefois, apparaît comme une corne d’abondance – remplissant des milliers de pages d’effusions verbales, dont beaucoup célèbrent l’appétit, le désir. Lambda Book Report, 1995 |
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