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Hell Bruno Juffin Artiste multimédia, proche de Nan Goldin et Lydia Lunch, David Wojnarowicz livrait, un an avant sa mort, le récit des énnées sida et arty du New York underground. « Mahnatan est en train de sombrer comme une pierre dans dans les eaux gluantes de l’Hudson» (Romeo Had Juliette) : en 1989, un célèbre expert en naufrages nommé Lou Reed annonçait l’engloutissement imminent de la capitale de la culture occidentale. Un tantinet apocalyptiques, ses chansons sonnaient le glas d’une décennie durant laquelle, des pistes de danse du Studio 54 aux romans de Jay Mcinerney ou Tom Wolfe, la légende cocaïnée du New York fêtard avait fait tourner pas mal de têtes - couronnées, perruquées ou simplement très aérées entre les oreilles. Mais, publié en France treize ans après sa parution américaine (et douze ans après la mort de son auteur). Au bord du gouffre est au New York de Lou Reed ce que les films de Larry Clark sont à ceux de Woody Allen. Soit une plongée au trente-sixième dessous de la déchéance urbaine, avec escales aux trois sommets du triangle des Bermudes que constituaient, durant les années 80, Times Square (prostitution et pornographie), Alphabet City (dope) et rives de l’Hudson (stakhanovisme gay, tendance cuir, clous et castagne). Bien amoché par une enfance passée dans un New Jersey tout droit sorti d’un cauchemar d’Harmony Korine, David Wojnarowicz cherche refuge de l’autre côté de l’Hudson, où ses talents d’artiste multimédia lui vaudront plus tard une certaine notoriété. Pour un gamin gay, héroïnomane et contraint, pour gagner sa croûte, à se prostituer, le seul fait de vivre dans le Manhattan de la « Me dé- cade » - cette période qui vit un écart vertigineux se creuser entre les bénéficiaires de l’ultra- libéralisme reaganien et les laissés-pour-compte des centres urbains - aurait suffi à justifier un certain énervement. Avec les premiers ravages du sida - accompagnés aux Etats-Unis par un cortège de dérives homophobes, souvent d’inspiration religieuse - Wojnarowicz et ses proches deviennent carrément enragés. D’où, dans les passages les plus polémiques du livre, la certitude d’être né « dans un monde préfabriqué, au sein d’un pays peuplé de zombies ». Mais, au-delà de stridences répétitives évoquant parfois un Michael Moore ayant pris ses pénates idéologiques chez Act Up, Au bord du gouffre constitue surtout une remarquable évocation d’un monde en sursis, remémoré par « un jeune homme qui se souvient de son passé désordonné » et chante « les mouvements minuscules des corps sur les docks, les gémissements en contrebas sur les planches dans la nuit, les phares obliques des voitures dans le lointain, les avions qui plongent en signe de profonde reddition devant les étreintes coupables » Car si le virus HIV fut aussi fatal à la communauté gay new-yorkaise que l’alliance entre l’empire Disney et la politique sécuritaire d’un maire républicain le fut au turbulent folklore de la 42e Rue, le livre de Wojnarowicz - mort du sida - entrelace pamphlet politique et chronique autobiographique pour longuement donner la parole aux plus nihilistes et autodestructeurs des fils perdus de « cette illusion appelée Amérique ». Les Inrockuptibles
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