Si j’avais un dollar...
« Si j’avais un dollar à investir dans le système de santé je préférerais que ça profite à un bébé ou une personne innocente souffrant d’une maladie ou d’une tare dont elle ne serait pas responsable plutôt qu’à un malade du sida… » déclare un responsable de la santé publique à la télévision nationale et ceci au milieu d’un reportage qui dure depuis une heure et montre des gens à l’agonie parce qu’ils n’ont pas les moyens de se payer les médicaments qui pourraient prolonger leur vie et je ne sais même plus à quoi il ressemblait ce gus parce que je me suis jeté sur l’écran télé et je lui ai déchiqueté la gueule, j’avais récemment appris que j’avais le sida après avoir passé ces dernières années à voir un nombre incalculable de mes amis, de mes voisins mourir d’une mort lente et atroce qui aurait pu être évitée si dans ce pays on n’estimait pas qu’on peut très bien se passer des pédés, des gouines et des toxicos. « Pour endiguer l’épidémie de sida il suffirait de descendre les pédés… » a décrété à la radio un politicard texan dont l’attachée de presse a assuré qu’il blaguait et qu’il ignorait que le micro était branché mais que cela dit ils ne pensaient pas que ça compromettait ses chances d’être réélu, et tous les matins je me réveille dans cette usine à tuer qu’est l’amérique et je trimbale ma rage tel un œuf gorgé de sang et la ligne est ténue entre le dedans et le dehors la ligne est ténue entre la pensée et l’action cette ligne est formée de sang de chair et d’os et je me surprends de plus en plus fréquemment à rêver tout éveillé que je trempe des flèches amazoniennes dans du « sang contaminé » puis les plante en plein dans la nuque de certains hommes politiques, des responsables de santé publique, des croix gammées ambulantes piètrement déguisées qui camouflent leurs desseins meurtriers sous leur pieuse défroque ou des fous furieux qui manifestent contre les cliniques pour malades du sida la nuit à la télé dans les banlieues huppées la ligne est ténue très ténue entre le dedans et le dehors et toute ma vie j’ai cherché des signes autour de moi dans les médias ou sur les lèvres des gens ; les bigots qui, devant la cathédrale st. patrick, crient aux hommes ou aux femmes participant à la gay pride « Vous ne serez pas là l’année prochaine... vous allez attraper le sida et en crever ah ah ah… » ; les régions des u.s.a. où l’on peut tuer un homme puis, une fois devant le jury, affirmer que la victime était un pédé qui a tenté de vous peloter pour être relaxé par le tribunal ; les difficultés éprouvées par certains sénateurs républicains en albanie pour faire passer un projet de loi contre la violence incluant parmi les catégories de victimes celles qui ont une certaine « orientation sexuelle » ; la ligne est ténue très ténue, chaque T4 qui disparaît de mon corps est remplacée par cinq kilos de pression cinq kilos de rage et je me concentre pour transformer ma rage en résistance passive mais ma concentration faiblit peu à peu mes mains se mettent à remuer malgré moi et l’œuf commence à se craqueler l’amérique l’amérique l’amérique semble considérer que ces meurtres constituent une forme d’autodéfense contre des individus susceptibles de tuer les gens et au cours de ces neuf attendez oui ces neuf dernières années des meurtres ont eu lieu tous les jours, nous sommes censés payer des impôts pour financer ces assassinats collectifs et politiques puis nous faire bien gentiment, bien poliment une petite place au sein de cette macabre boucherie mais moi je dis que certains politicards seraient bien avisés de prendre de nouveaux gardes du corps et qu’il y a des dignitaires religieux ou des responsables de la santé publique qui feraient mieux de trouver des clébards plus gros et des clôtures plus hautes et une alarme plus fiable pour leur putain de baraque et qu’il vaudrait mieux que les ratonneurs de pédés fassent leur boulot dans des tanks à obusiers car la ligne est ténue entre le dedans et le dehors et elle commence à se désagréger et je suis un homme qui fait quinze mètres de haut, pèse cinq cent soixante et un kilos et se cache dans un corps d’un mètre quatre-vingts et je ne sens rien que la pression je ne sens rien que la pression et il faut qu’elle s’échappe.
Au bord du gouffre, pp 182-184.