Du bruit dans Buenos Aires
Quinzaine littéraire, 1er au 15 juin 2005, Jacques Fressard
Voici un livre qui a fait du bruit à Buenos Aires. Oh, un bruit tout d'abord souterrain en quelque sorte puisque la première édition du Fjord (1969), quasiment clandestine, on ne la trouvait que dans une seule librairie de la ville en la demandant discrètement au vendeur (1).
Né en 1940, le scandaleux auteur parvint encore à publier en Argentine un recueil de nouvelles - Sebregondi recule (1973) - puis des Poèmes (1980), qui confortèrent sa sulfureuse réputation à tel point qu'il préféra s'installer à Barcelone où ses goûts personnels - son penchant pour la cocaïne, son homosexualité - n'attiraient pas particulièrement l'attention, et où il mourut en 1985, à 45 ans.
L'assomption nationale de son oeuvre et de sa légende pouvait désormais avoir lieu. Une première édition de ses Romans et contes voit le jour, préfacée par César Aira (Serba éd., 1988), qui sera reprise en 2003 par la prestigieuse maison Sudamericana et dès lors largement commentée dans la presse. Martyr ou démon, admiré ou détesté, il est devenu, comme le note Alan Pauls (2), un véritable mythe que ses détracteurs eux-mêmes contribuent, sans le vouloir, à magnifier.
Sans doute conviendrait-il au lecteur fiançais, vraisemblablement peu informé des multiples soubresauts du mouvement péroniste à quoi fait allusion Le Fjord, d'entamer le présent volume par le recueil de récits brefs qui suit. Ils sont plus directement abordables et offrent une image plus nette du talent tout à fait singulier de Lamborghini.
D'emblée, en une note introductive, l'auteur y affirme son souci de cohérence (« Les parties sont un peu plus que les parties ») et sa volonté d'imposer un style (« la convention qui se tient »), aussi arbitraire puisse-t-il paraître d'abord, comme dans ces phrases qui se terminent abruptement sur un mais suivi d'un point, où semble se concentrer l'essence de toute adversité. Le contenu n'est pas moins surprenant. Une extrême violence, un érotisme sado-masochiste ravageur déferlent à travers tous les textes et tous les thèmes. L'Argentine où a vécu Lamborghini lui était proprement insupportable à tous égards, à commencer par son rejet impitoyable de toute personne suspecte d'homosexualité. De cette exclusion réciproque témoigne, dès le début du recueil, le « Dialogue avec un libéral intelligent » : « Voyons un peu. Pourquoi aimeriez-vous être une gillette ? Mais, parce que. Pour être à froid. Pour couper bien sûr. Pour couper les ponts avec n'importe quel type de militance. »
Même lorsqu'il remet ses pas dans ceux d'un prédécesseur admiré, Roberto Arlt par exemple, peintre sans complaisance des bas-fonds portègnes, Lamborghini ne manque jamais de surenchérir. Ainsi dans la nouvelle intitulée « Le gagnant » : « J'ai baisé un mec que j'avais dragué dans le métro [...] nous sommes allés dans un hôtel qu'il connaissait sur l'avenue Leandro Alem [...] Je la lui ai bien mise jusqu'au fond. Il mordait l'oreiller. Ébranlé, il reculait. Et pourquoi ? Il devait sentir - c'est du moins ce que je crois - qu'un changement fondamental s'était introduit dans cette affaire. Pas vrai ? » La surprise finale tranche le texte et nous oblige à réinterpréter certains des vocables qui précèdent : double sens du verbe initial, ambiguïté du pronom féminin qui désigne aussi bien la lame d'un couteau. Eh oui, nous avions ni trop vite ce texte d'une page et demie, littéralement nous nous sommes faits avoir. On imagine la jubilation ricanante de l'auteur. Il n'épargne rien ni personne. Sa plume est un stylet En témoigne encore un récit plus long qui a fait couler beaucoup d'encre, « L'enfant prolétaire ». Trois jeunes bourgeois s'y emploient à violer et torturer à mort un petit va-nu-pieds crieur de journaux. Le texte est proprement insoutenable. De bonnes âmes l'ont interprété comme une parodie de la littérature naturaliste prolétarienne. Il se peut. Mais dans ces tessons de bouteille qui déchirent la chair, dans ce poinçon qui achève le travail, on pressent aussi une sorte de complaisance secrète qui vous glace.
Venons-en au très fameux ouvrage qui ouvre le volume. Qu'est-ce que Le Fjord sinon, sous forme d'un bref récit allégorique de vingt-cinq pages, un véritable brûlot lancé dans la mare où s'entredéchiraient les diverses factions péronistes après la chute du dictateur en 1955, lequel n'en continuait pas moins de tirer les ficelles de la politique argentine depuis son refuge madrilène, avec l'accord tacite du général Franco. Une polémique, en somme, qui n'aurait pas suffi à attiser le scandale si son auteur ne l'avait revêtue, en termes sordides, de ses propres phantasmes qui en faisaient une provocation tous azimuts.
Dans une minable chambre portuaire, un énergumène tente de forcer l'accouchement d'un rejeton dont il attend beaucoup. Hélas, Caria Greta Terôn, bousculée sur son grabat, n'engendrera qu'un avorton. Comment pourrait-il en aller autrement puisque ce nom de la mère recèle un acronyme révélateur : CGT, la centrale syndicale péroniste déchirée entre diverses tendances en l'absence du Patron. Tous les noms des personnages sont ainsi piégés, et la traductrice se voit acculée à la note de bas de page, car ce qui saute aux yeux d'un Argentin peut rester ici lettre morte pour un Français.
Mieux encore, ces noms sont progressivement sujets à des transformations grotesques qui connotent le chambardement destructeur induit dans le Parti par la « Révolution Libératrice ». Ainsi Rodriguez, pseudonyme initialement attribué à Perón, se réduit-il à Iguez, puis à Rez, qui s'entend comme res, la bête qu'on mène à l'abattoir. De même que Mussolini, suggère-t-on, Perón aurait pu finir à un croc de boucherie. Ce qui se produit d'ailleurs ici : le Chef sera finalement dévoré par ses propres partisans en un festin cannibalesque, où le regard psychanalytique ne manquera pas de déceler une nouvelle version du meurtre fondateur de Totem et tabou (3).
D'où vient la singularité et le prix de cette sorte de pamphlet, somme toute assez banal quand on le résume ? De la langue indubitablement, et César Aira a raison de le souligner. Lamborghini a un style propre, brusque et tranchant, qui ne ressemble à rien de ce qui s'écrivait en Argentine alors. De là aussi le scandale : la complaisance dans le vocabulaire ordurier fonctionne comme le « cross à la mâchoire » dont parlait Roberto Arlt, comme la nique au bon goût que pratiquait chez nous un Jean Genet. Estomacs délicats s'abstenir.
1. César Aira atteste le fait dans sa préface à Osvaido Lamborghini, Novelas y cuentos, Serba Ed., Buenos Aires, 1988.
2. « Maldito mito », Pagina 12, Buenos Aires, 4 mai 2003.
3. Julio Premat : « Même si Lamborghini affirmait n'avoir pas encore étudié la psychanalyse au moment de l'élaboration du récit [...] la probable réécriture du mythe de la horde primitive telle qu'elle apparaît à la fin de Totem et tabou est spectaculaire », in « L'écrivain argentin et la transgression : l'orgie des origines dans Le Fjord de Osvaldo Lamborghini ", América, Cahiers du Criccal, n° 28.
.