L’écrivain argentin et la transgression
L’orgie des origines dans Le Fjord de Osvaldo Lamborghini
par Julio Premat
Écrit entre 1966 et 1967, peu après le coup d’état de Onganía, publié semi clandestinement en 1969, et perçu depuis comme un texte d’une séduction abominable, Le Fjord de Osvaldo Lamborghini peut être considéré à la première lecture comme un récit politique. Dans Le Fjord, à travers la mise en scène d’une orgie sexuelle incestueuse, parricide et cannibale, se concentrent les conflits idéologiques et les luttes de pouvoir du péronisme, marqué à l’époque par l’expulsion et l’exil de Perón, par le poids d’un syndicalisme dans lequel s’affirmaient de nouvelles personnalités comme le dirigeant Augusto Timoteo Vandor, et par l’émergence de courants qui se sont radicalisés à la gauche du movimiento [organisation péroniste, N. d .T.], comme les Montoneros. Les figures historiques évoquées indirectement par certains personnages sont politiques : la femme qui accouche au cours du récit (Carla Greta Terón), à la fois CGT [Confederación General del Trabajo, syndicat] et Evita ; un Seigneur-Patron, père de l’enfant en train de naître, qui domine les différents protagonistes, avant d’être assassiné, châtré et dévoré en partie (Rodríguez le Fou, une des images de Perón dans le texte) ; le bébé (Atilio Tan Credo Vacán, allusion à Vandor, le fils rebelle du movimiento) ; un des personnages, soumis comme un chien et exclu de la fête (Sebas, les « bases » du justicialisme). Les discours sont politiques, il s’agit de syntagmes reconnaissables, empruntés aux consignes et aux formes discursives habituelles de la droite et de la gauche péroniste et marxiste, qui accompagnent les actes les plus scabreux. Les allusions à un passé de militance et à l’histoire du movimiento sont politiques (svastikas, Garde Restauratrice, marxisme.) La fable narrée enfin, est politique : réuni autour d’une parturiente, un groupe d’hommes et de femmes soumis au pouvoir arbitraire et violent d’un « Seigneur » s’unissent pour se soulever, tuer le chef, s’approprier son pouvoir en dévorant son sexe et l’enfermer dans la pièce il se trouve, pour, selon les dernières phrases du texte, « partir manifester… », c’est-à-dire entrer sur le terrain social, collectif, public, suivant les consignes lumineuses qui ont marqué la vie politique argentine des années 60 et 70.
« Nous Ne Serons Jamais de la Chair Bolchevique Dieu Patrie Foyer ». « Deux, Trois, Vietnam » « Perón Est Révolution » « Solidarité Active Avec Les Guérillas », etc.
Récit politique donc, dont la première et la plus spectaculaire caractéristique est la transcription de l’histoire collective des hommes comme retour du refoulé, ou la traduction de conflits de pouvoir et d’idéologie comme fantasmes primitifs d’orgie, d’inceste, et de parricide. Le processus, transgressif en soi, définit une position avant-gardiste de rupture, de négation, de désacralisation des valeurs, des enjeux et des fonctions de la littérature au moment de sa production (populisme, utopies, compromission, conventions esthétiques). Mais les deux aspects du texte (le pulsionnel, le politique comme images déformées de l’intime et de l’historique) sont les premiers axes de la portée du Fjord ; le péronisme comme fête orgiaque et la sexualité comme terrain de confrontations idéologiques ne sont qu’une première sphère de signification qui pose, bien entendu, de passionnants problèmes d’interprétation mais n’épuise pas la transcendance du texte et n’explique pas non plus l’importance que, progressivement, Le Fjord a eu en Argentine, en particulier à partir de sa réédition en Espagne en 1988. Tel un nouveau Macedonio Fernández, Lamborghini, marginal disparu prématurément, est devenu une figure légendaire dans certains secteurs de la vie culturelle argentine, un point de référence dans la définition d’une esthétique, un objet de polémiques quant à sa personnalité, ses goûts ou ses discours, au moment où l’on tentait de retrouver et rééditer une œuvre fragmentaire et inachevée. Conjointement à un processus de canonisation du lumineux Borges, l’Argentine des années 90 se découvre, symétrie heureuse, dotée d’un ancêtre sombre, d’un écrivain maudit.
Dans Le Fjord, l’orgie péroniste pose pratiquement toutes les interrogations et tous les problèmes d’une œuvre littéraire, c’est-à-dire le rapport de la fiction au fantasme, à l’histoire et à l’idéologie ; les relations entre tradition et identité ou plus exactement le problème de la définition d’une culture nationale ; les possibilités et les limites de la réécriture, la citation et l’allusion intertextuelle ; les conflits qui résultent de l’utilisation d’un système de représentation comme le langage […]. Le résultat est un texte bigarré, d’une extraordinaire densité sémantique et à la lecture ardue, dans lequel les personnages non seulement se vautrent dans le sperme, le sang, les excréments, les idéologies et les discours politiques, mais aussi dans de multiples références culturelles. Ainsi, alors que les corps se pénètrent, mutilent, frappent, dévorent et tuent avec la même énergie désacralisante et violente, nous nous retrouvons devant une sorte de parabole biblique, une réécriture de quelques texte freudiens, une récupération du gauchisme, une représentation parodique d’une culture européenne harmonique, et en général une utilisation exacerbée du langage en tant que dérapage et choc des signifiants. Le terrain commun de tous ces éléments paraît être une tentative de représentation, grotesque et déformée, d’une scène primitive, d’un mythe des origines […]. L’objet de ce texte est d’évoquer les diverses images des origines, pour tenter de définir la portée d’une grande fête textuelle, encyclopédique, politique et sexuelle, comme l’affirme avec entêtement le narrateur du Fjord, tout semble se réduite à une « grande fiesta de la bourre. »
[…] Mais toute tradition qui passe par la fenêtre et rejoint la « maison de la patrie » est pervertie. La créativité depuis les marges que réclamait Borges se transforme en déformation grotesque. C’est ce qui arrive avec la bible et, en général, avec l’hagiographie et les symboles chrétiens. L’intrigue du Fjord tire du côté d’une sorte de naissance du Christ vue par un Marquis de Sade noctambule et péroniste : la figure paternelle (Rodriguez le Fou est un lointain tableau du vieux Perón, inatteignable comme Dieu en personne.)
[…] Même si Lamborghini affirmait n’avoir pas encore étudié la psychanalyse au moment de l’élaboration du récit (comme il le fera plus tard dans le cercle de Oscar Masota) […], en termes de mythe fondateur d’un ordre symbolique, la probable réécriture du mythe de la horde primitive telle qu’elle apparaît à la fin de Totem et Tabou est spectaculaire, [là où] Freud formule un parallélisme radical entre la « préhistoire » des peuples et la « préhistoire » de la psyché humaine. [...] Le père se transforme en « Père mort » comme figure de référence pour réguler la vie collective ; sa mort ne permet pas l’émergence de la civilisation. Les Gauchos péronistes, horde primitive sui generis, répètent cette première fête de l’humanité (ou de l’argentinité) pour ensuite, les affiches à la main, « partir manifester. » […]
Ainsi, Lamborghini entend-il « l’écrivain argentin et la tradition » au pied de la lettre, au pied de la page, dans les sous-sols lugubres et malodorants des livres. Si dans le Coran il n’y a pas de chameau, en Argentine il y a des Gauchos, et des péronistes qui, depuis les rives de l’occident, miment les fables freudiennes, parodient la naissance du Christ relatée comme une « orgie natale », répètent les fêtes monstrueuses de l’histoire nationale, gesticulent et jouent avec leur corps dans une bibliothèque de Babel désarticulée. L’inversion des plans est radicale : l’interprétable et le chiffré devient explicite, tandis que l’apparent et le commun (histoire, tradition, éthique) se réduit au latent.
La littérature du mal (Sade, Bataille, Artaud), […] qui, comme le suppose Ludmer, « veut faire coïncider la littérature du futur avec la barbarie ou l’utopie futures », signifie également une vision des origines en tant que cataclysme, de l’histoire en tant qu’énigme, de la culture comme chaos, du savoir comme fiction, de la parole comme absurde. Chez Lamborghini, prophète du malheur, l’Argentine se fonde et se détruit dans la grande fête du désir..
in América, Cahiers du CRICCAL n° 28,
" La Fête en Amérique Latine "
presses de la sorbonne nouvelle
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