Le retour de l’histoire :
érotisme et politique dans Le Fjord
par Julio Premat
Le Fjord est en Argentine un texte légendaire des années 70. La diffusion fervente et confidentielle qu’il a reçue à l’époque, la place à la fois centrale et marginale que lui attribuent certains secteurs de la création littéraire et de la critique universitaire à partir de sa réédition en Espagne en 1988 le confirment. Le Fjord apparaît aujourd’hui comme une aventure passionnante : celle de la diffusion d’une œuvre, mais aussi celle de la signification du texte par ce même phénomène de diffusion ; cela s’explique par le caractère radicalement transgressif du récit de Lamborghini et dans le même temps par son adéquation parfaite à quelques obsessions argentines récurrentes, parmi lesquelles il faudrait mentionner la confrontation politique, les possibilités de la représentation, les théories linguistiques et littéraires françaises, la psychanalyse, la répression, la violence…[…]
Mais plus encore que le jugement général sur l’œuvre, son aspect polémique se situe dans la vision du péronisme et de l’Argentine que propose le texte. L’ambiguïté et la perplexité de la réception du Fjord proviennent de ce qui serait ses deux principales caractéristiques. D’un côté, une représentation du politique en termes de péripéties fantasmatiques et radicales du désir, représentation des multiples possibilités du désir comme ordre de pouvoir symétrique au politique et à l’historique. D’un autre côté, un logocentrisme volontaire, radical et anti-réaliste qui assume et affirme constamment le caractère autonome, polysémique, et ouvert de la parole littéraire. On trouve pourtant toute une série d’arguments qui défendent le caractère « ininterprétable » du Fjord – ou pour le moins, qui soulignent une tendance à l’instabilité sémantique, fruit de l’identification du lecteur/public à une machine désirante et des fonctions attribuées au langage dans le texte. De la même manière, certaines critiques trouvent dans cette lecture un écho des tensions sociales des années 70, une interprétation plus ou moins allégorique du péronisme, et même une prédiction cauchemardesque de l’histoire future du pays (le Procès et ses mises en scène macabres.) Il est significatif que les premiers arguments soient le fait d’écrivains ayant une posture esthétique […]. L’analyse des seconds est le fruit d’une lecture faite à partir et après la barbarie de la dictature de Videla, comme si les actes des militaires argentins avaient troublé toute l’interprétation contextuelle du Fjord. […] Une série de connotations associent l’action principale au péronisme des années 70 : l’ombre de Perón, exilé en Espagne, pèse sur la vie politique argentine ; l’échec de son retour ; le coup d’État de Onganía en 1966, l’apparition d’un syndicaliste rebelle et ambitieux à l’intérieur du péronisme même (Vandor), autant d’éléments nécessaires à la compréhension littérale du texte. […]
Toutefois, les différents actes mis en scène dans le récit font allusion à l’enfance de tout homme : la naissance, l’intimité physique avec la mère, le désir œdipien, les fantasmes d’inceste et de parricide… […] Dans cette perspective, Le Fjord se situe aux antipodes d’une représentation de l’histoire, dans la mesure où l’histoire est traitée comme un processus inconscient, c’est-à-dire comme un processus situé hors du temps. […]
La confusion ou la superposition du sexe et du politique, de l’histoire et du désir, explique le manque de sens stable et les différentes possibilités d’interprétation. En tenant compte du contexte du Fjord, cette destruction volontaire du sens et de la morale peut être assimilée à un « cannibalisme littéraire. »
[…] En effet, il n’y a pas d’interprétation « traditionnelle » qui prime, il n’y a pas une allégorie qui se dégage, il n’y a ni fin ni début, il n’y a pas d’histoire. La parole de l’autre, la parole héritée, disparaît ; selon l’expression du narrateur « Les forces de la nature se sont déchaînées», c’est-à-dire les forces du désir qui seules peuvent produire une rupture. « L’action – de briser – doit continuer ». On reconnaît évidemment dans cette attitude et dans ses effets sémantiques une position avant-gardiste, cohérente avec l’époque de production du texte : l’histoire mais aussi la pensée argentine, le gauchisme, la littérature nationale, la culture européenne, la civilisation en général, la psychanalyse en tant que discours de savoir, le christianisme, les codes linguistiques semblent être un par un convoqués, parodiés, invertis, vidés, annulés. Il n’y a pas d’organisation logique derrière le fantasme […] mais une prolifération cauchemardesque infinie. Prolifération sans doute peu éloignée du parricide raconté. Le texte est une posture négative (contre le réalisme, contre la compromission, contre le populisme, contre la tradition, contre le sens univoque, contre le père, etc.) […] Le Fjord apparaît, vingt ans après sa publication, comme un texte essentiel, précurseur et paradoxalement chargé de sens sur la représentation littéraire de l’Argentine actuelle.
La clé de ce destin contradictoire se situe peut-être dans le fait que la rupture politique, culturelle et discursive du Fjord trace les limites d’une censure. Cette censure que le texte précisément nie, dépasse, transgresse et pourtant dessine, définit, matérialise. Dans cette perspective, le texte parle avant tout de censure, se crispe, se transforme et prolifère autour d’une ligne de censure et, d’après Didier Anzieu, un énoncé fondamental de la psychanalyse freudienne consiste à supposer que n’a besoin d’être symbolisé que ce qui est réprimé. […] À la lecture de Lamborghini [on pourrait dire] que la seule chose qui a besoin d’être représentée en Argentine est précisément ce qui est réprimé «reprecion » est un mot fatalement polysémique en espagnol et peut-être plus polysémique encore en Argentine, puisqu’il sigifie à la fois répression et refoulement.
in Satire, politique et dérision (Espagne, Italie, Amérique Latine),
Lille: Université de Lille 3, 2003
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