Kathy Acker
Dennis Cooper
Samuel Delany
Mike Duff
Michael Gira
Laura Hird
Shozo Numa
Osvaldo Lamborghini
Sylvere Lotringer
René Schérer
Peter Sotos
David Wojnarowicz
 
Osvaldo Lamborghini - Le Fjord
 
Osvaldo Lamborghini
extrait
Fiche technique
mars 2005
128 pages - 14.90 €
ISBN : 2-26805-375-X
Désordres
Laurence Viallet
FICHE AUTEUR

FICHE LIVRE

BIBLIOGRAPHIE

Cahier critique
PRÉFACE À
NOVELAS Y CUENTOS
César Aira
SOMMAIRE
Extrait
 
L'enfant prolétaire
 
 
L'enfant prolétaire

Dès qu’il fait ses premiers pas dans la vie, l’enfant prolétaire souffre des conséquences de son appartenance à la classe des exploités. Il naît dans une pièce qui tombe en ruine, généralement avec une immense hérédité alcoolique dans le sang. Tandis que la femme auteur de ses jours le jette au monde, assistée d’une guérisseuse vieille et vicieuse, le père, co-auteur, entre deux vomissures qui étouffent les gémissements licites de la parturiente, se soûle avec un vin plus dense que la crasse de sa misère.

C’est pour cette raison que je me félicite de ne pas être ouvrier, de ne pas être né dans un foyer prolétaire.

Le père ivre et toujours au bord du désœuvrement, frappe son enfant avec une chaîne d’attache, et ne lui parle que pour lui inculquer des idées assassines. Dès l’enfance l’enfant prolétaire travaille, sautant de tramway en tramway pour vendre ses journaux. À l’école, qu’il ne termine jamais, il est quotidiennement humilié par ses riches camarades. Chez lui, dans cet antre répugnant, il assiste à la prostitution de sa mère, qui se laisse tringler par les commerçants du quartier pour conserver son crédit.

Dans mon école nous en avions un, d’enfant prolétaire.

Stroppani était son nom, mais la maîtresse l’avait remplacé par Estropié ! À coups de genou elle emmenait Estropié ! chez le Directeur chaque fois que, crevant de faim, Estropié ! ne parvenait pas à comprendre ses explications. Nous, on rigolait comme des fous.

Évidemment, la société bourgeoise se complaît à torturer l’enfant prolétaire, cette bave, cette larve élevée dans l’idiotie et la terreur.

Au fil des années l’enfant prolétaire devient un homme prolétaire et vaut moins que rien. Il contracte la syphilis, et sitôt qu’il l’a contractée, il suit l’irrésistible impulsion de se marier pour perpétuer la maladie de génération en génération. Comme l’unique héritage qu’il peut laisser est celui de ses chancres, jamais il ne s’abstient de le transmettre. Il fait dès qu’il en a l’occasion la bête à deux dos avec son épouse illicite, et ainsi, grâce à une alchimie que je ne comprends pas (et que je ne comprendrai peut-être jamais), son sperme se transforme en enfants prolétaires vénériens. Et la boucle se referme, exaspérément bouclée.

*

Estropié !, son petit pantalon soutenu par une seule bretelle en chiffon et ses journaux sous le bras, arrivait sans nous voir et marchait vers nous, trois enfants bourgeois : Esteban, Gustavo, moi.
L’exécration des ouvriers nous l’avons nous aussi dans le sang.

Gustavo avança la roue de sa bicyclette bleue pour occuper tout le trottoir. Estropié ! fut forcé de s’arrêter et posa sur nous des yeux effrayés, cherchant du regard à savoir à quelle nouvelle humiliation il allait devoir se soumettre. Nous non plus nous ne le savions pas encore mais nous commençâmes par brûler ses journaux et rafler les pièces qu’il avait gagnées au fond de ses poches trouées. Estropié ! nous interrogeait du regard, blanc de peur.

oh contre ce teint blanc de la peur sur les visages haïs, sur les gueules ouvrières les plus haïes, pour le voir apparaître et ne plus disparaître nous aurions donné nos palais bariolés, l’atmosphère qui nous enveloppait d’une teinte dorée.

À coups de poing et de pied nous plongeâmes Estropié ! au fond d’une fosse où croupissait un peu d’eau. Il y clapotait à plat ventre, le visage maculé de boue, et. Notre délire s’intensifiait. Le visage de Gustavo se contracta dans un spasme de plaisir d’agonisant. Esteban lui tendit un éclat de verre triangulaire. Nous plongeâmes tous trois dans la fosse. Gustavo, élevant au bout de son bras l’éclat de verre triangulaire, s’approcha d’Estropié !, et le regarda. Moi je me tenais les couilles par crainte de mon propre plaisir, redoutant mon hululant et propre plaisir d’agonisant. Gustavo taillada le visage de l’enfant prolétaire de haut en bas puis écarta latéralement les lèvres de la plaie. Esteban et moi hululions. Gustavo forçait sur le bras qui tenait le verre pour augmenter la force de l’incision.

Ne pas défaillir, Gustavo, ne pas défaillir.

Nous voudrions mourir ainsi, quand la jouissance et la vengeance se pénètrent et parviennent à l’extase.

Parce que la jouissance appelle la jouissance, appelle la vengeance, appelle l’extase.

Parce que Gustavo, au soleil, semblait brandir une épée miroitante dont l’éclat venait aussi meurtrir nos yeux et les organes de notre jouissance.

Parce que la jouissance était déjà décrétée là, par décret, dans ce petit pantalon soutenu par une seule bretelle de chiffon gris, crasseux et effiloché.

Esteban le lui arracha et les fesses sans slip, amèrement dénutries de l’enfant prolétaire furent découvertes. La jouissance était là, désormais décrétée, et Esteban, Esteban d’une seule chiquenaude, arracha la bretelle sale. Mais ce fut Gustavo qui se jeta sur lui en premier, le premier à tomber sur le petit corps d’Estropié !, Gustavo, qui par la suite serait notre leader, lors de ces années de passion échouée, estropiée : le premier, le premier à planter le verre triangulaire là où commençait la raie du derrière d’Estropié ! et à prolonger l’entaille naturelle. Le sang jaillit en haut et en bas, illuminé par le soleil, et le trou de l’anus resta sans peine humide comme pour faciliter l’acte que nous préparions. Et ce fut Gustavo, Gustavo qui le transperça le premier de son phallus, énorme pour son âge, trop coupant pour l’amour.

Esteban et moi nous retenions, les gorges nouées par un silence d’angoisse, de désespoir. Esteban et moi. Nos phallus embrasés dans les mains nous attentions encore et encore, tandis que Gustavo faisait des bonds qui vrillaient Estropié ! et qu’Estropié ! ne pouvait crier, pas même crier car sa bouche était fermement ancrée dans la boue par la forte main militari de Gustavo.

L’estomac d’Esteban se contracta sous l’effet de l’anxiété et après sa nausée il en expulsa quelque chose, quelque chose qui tomba à mes pieds. C’était un magnifique ensemble d’objets brillants, richement ornés, miroitant au soleil. Je m’accroupis, m’introduisis le tout dans l’estomac, et Esteban comprit ma fraternance. Il se jeta dans mes bras et je baissai mon pantalon. J’évacuai par l’anus. J’expulsai une masse lumineuse aveuglante sous le soleil. Esteban la mangea et je me jetai dans ses bras fraternels.

Pendant ce temps Estropié ! s’asphyxiait dans la boue, son anus opaque déchiré par le phallus de Gustavo, qui eut enfin sa jouissance dans un hurlement. L’innocence du plaisir justicier.

extrait de Sebregondi recule in Le Fjord pp. 88-92

.