Kathy Acker
Dennis Cooper
Samuel Delany
Mike Duff
Michael Gira
Laura Hird
Shozo Numa
Osvaldo Lamborghini
Sylvere Lotringer
René Schérer
Peter Sotos
David Wojnarowicz
 
 
cahier critique
Fiche technique
La Bouche
de Francis Bacon

Janvier 2003
232 pages - 18 €.
ISBN : 2842613929
Désordres
Le Serpent à Plumes
FICHE AUTEUR

FICHE LIVRE
Cahier critique
 

DÉJÀ MORT PEUT-ÊTRE
Chronic'Art

 
Extrait
 
LE CHANT DU NAIN MUET
 
Songes de nuits d'enfer
Cinquante cauchemars emplis de haine, d'horreur et de passion, composés par Michael Gira
par Nicolas Iommi-Amunategui

«Un jeune bellätre tout luisant fait des redressements sur son appareil d’exercice, s’éviscère avec un couteau de cuisine incroyablement affûté, balance ses intestins pendouillants par-dessus son épaule comme un travesti désinvolte vêtu d’une étole en vison et pénètre dans une classe pleine d’enfants nus et recouverts de merde qui le dévorent dans une tornade sanglante de dents aiguisées.» Voici cinquante cauchemars, avec des obsessions, récurrentes comme des gouttes d’eau, un supplice au goutte à goutte. Un supplice à rebours, puisque les premiers textes sont les plus récents. Plus on s’avance dans les cauchemars, plus on revient en arrière chronologiquement, et plus les récits se font bruts, vidés, on se rapproche de l’essentiel, de l’origine anéantie, du foetus maladif de toutes ces angoisses. «Ma haine et mon désir ont toujours été inséparables.» Le désir minable, le désir d’être minable, d’être mis minable. Disparaître, être consommé, dans un rot de haine générale. «J’ai envie de me manger, de disparaître.» Auto-haine avant tout. Haine de soi, prolongement ou source de toute haine. Mort, viol, humiliation, charnier existentiel. La violence des récits de Michael Gira a la faculté hybride d’être tout ensemble dévastatrice et languide. Sadomasochisme évident. Le sens exact de la violence humaine, insensée, est mis au jour. L’écriture, brillante, fait passer la pilule, la rend supportable. Il paraît bientôt nécessaire de lire, consommer chaque mot, pour saisir enfin les bas-fonds humains, les pires, les plus au fond. Jusqu’où l’homme peut penser, et donc agir, l’apprendre et s’en édifier, comme une mise en garde. «Quand tu racontes à l’autre comment tu m’as réglé mon compte, tu t’étrangles avec tes paroles comme un chien s’étrangle avec sa viande.» Voici des cauchemars de haine, mais celle-ci, en tant que passion humaine, est bien réelle. L’horreur lue se justifie. «J’aimerais traverser fièrement une pièce pleine de corps masculins nus et à demi-conscients, donner des coups avec ma machette jusqu’à ce que je sois enfoncé jusqu’aux genoux dans une mer de sang et de chair masculine, m’arrêter de temps en temps pour décapiter un type, ramasser sa tête tranchée et lui rouler une pelle, puis m’écrouler dans ce charnier.» Cette boucherie de sang, de pus, de merde, de sperme, n’est pas gratuite ; c’est une vulgarisation très instructive de l’enfer. Michael Gira, 49 ans, est auteur et musicien. Les textes réunis ici ont été composés entre 1983 et 1994, et Nick Cave, autre musicien, ex-punk, ex-provocateur notoire, les a lui-même qualifiés de choquants, brillants et choquants.

Libération, 7 février 2003