|
|
|||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
Déjà mort, peut-être dans deux livres sombres et violents, Michaël Gira et Murakami Ryû mettent en scène l’érotisme de l’humiliation et la fascination de l’anéantissement. choquant, sadien et sensuel par bernard quiriny «S'il a écrit ses premiers poèmes vers l'âge de 15 ans, à la fin d'un séjour tourmenté en Israël, c'est sur la scène rock que Michael Gira s'est fait un nom : de 1982 à 1997, il a dirigé avec son compère Jarboe l'un des groupes les plus passionnants du dernier quart de siècle, les Swans. Leur tube : Love Will Tear Us Apart. Leurs chefs-d'œuvre : Children of God, The Great Annihilator. Cousinages et influences : Joy Division, Nick Cave, Léonard Cohen, John Lennon ou Terry Riley. Durant ces années de songwriting, le californien n'a jamais cessé de jeter sur le papier de courtes vignettes torturées qu'il finit par publier en 1994 sous le titre The Consumer [La Bouche de Francis Bacon], recueil gothique et hallucinatoire d'une stupéfiante beauté. Si dix ans séparent les deux séries de textes qu'on y trouvera, leurs thèmes et leurs obsessions n'ont pas varié : l'insupportable sensation du corps, l'irrésistible volonté de se dégager de sa gangue charnelle, celle de se couler hors de soi pour se disperser dans le monde, mais aussi la violence pure, le franchissement des limites, l'humiliation et, pour finir, la mort. Bref, une exploration poétique radicale de la condition humaine dans ses aspects biologiques comme sociaux, dont la noirceur fait parfois froid dans le dos mais dont le style lancinant provoque une indéniable fascination. Flashes plus que nouvelles, ces textes sadiens pareils à des cauchemars chimiquement assistés, quasi-surréels, poussent à l'extrême les fantasmes et pulsions d'un écrivain obsédé par la fragilité de sa présence au monde et la facilité avec laquelle corps et âme se muent en objets de plaisir, de jeu ou de destruction. Les narrateurs de ces sketches obscurs se vivent comme purs réceptacles de sensations, guidés par l'instinct ou le désir qui les habite, imperméables au doute ou à la honte. Si d'aventure ils goûtent celle-ci, c'est pour l'avoir sciemment cherchée dans une perspective d'anéantissement. Le mal chez Gira n'est pas moral mais nerveux, organique : "Dès que les hommes pensent que je ne vaux guère mieux que de la viande, j'ai l'avantage." Les tabous sont bafoués avec une bonhomie indifférente : tout y passe, du parricide au cannibalisme en passant par l'inceste, le suicide et la torture. On pourrait craindre une énième resucée du credo trash sur lequel ont trébuché tant de petits nihilistes en culottes courtes; ce serait oublier la puissance sensuelle du style et celle, évidente, du propos la contemplation jusqu'à l'ivresse des noces d'Eros et Thanatos dans une orgie nocturne sans bruit ni fureur. Du rouge au noir, il n'y a qu'un pas dont Gira souligne l'insignifiance. Bien que les textes soient inégaux, il est un sentiment qu'ils approchent tous avec une remarquable lucidité : le dégoût de soi, la perte de tout amour-propre et, par-dessus tout, la jouissance qu'on finit par en retirer. C'est plus que du masochisme que met en scène Gira dans ses dispositifs de privation sensorielle, de souffrance extrême et de dérèglement psychique ; radicalisant à fond le rapport maîtres-esclaves, il pousse l'anéantissement jusqu'à ce que ne restent des personnages que " la flaque épaisse de leur propre conscience" et la certitude qu'ils n'existent plus réellement, réduits à rien par eux-mêmes ou par les autres. On n'est pas très loin de l'Autobiographie d'un Jauffret, avec lequel Gira partage un utilitarisme apathique, une vision organique du dehors et des images surprenantes ("Ses mains évoquaient deux cochons contorsionnés fixés au bout de ses bras" - on pense au narrateur de Jauffret parlant d'un sexe féminin comme d'une "ménagerie prête à se détacher d'elle et à se poser sur lui d'un saut de grenouille"...). Pulsion, humiliation, destruction : ce sont les mêmes thèmes que brasse Murakami Ryû dans Ecstasy, impressionnante descente dans l'univers de la drogue et du sadomasochisme publiée un an avant The Consumer au Japon. Si la première partie du livre - centrée sur le thème de la drogue - ne manque pas d'intérêt, c'est avant tout sa réflexion sur le masochisme qui compte. "Tout effondrement de la personnalité recèle une dimension érotique", affirme un personnage : comme Gira, Murakami est fasciné par "l'abandon au désespoir, le renoncement, la soumission silencieuse" jusqu'à établir un parallèle glaçant (qu'on pourra juger d'un total mauvais goût) avec la barbarie nazie et les toilettes d'Auschwitz filmées par Resnais dans Nuit et Brouillard. Le propos n'est pas de toute finesse mais s'inscrit dans la continuité d'une œuvre où Murakami pointe la dégénérescence de la société nippone, miroir futuriste de l'Occident tout entier. Avec ces livres sombres, choquants et difficiles, Gira et Murakami tournent autour d'un même abyme : la dégradation -volontaire ou subie- de l'humain, sa dissolution dans le chaos ambiant, la transparence de la dépersonnalisation, cette " vraie cruauté " qui " rend l'homme inachevé " (Koltès). Ce n'est pas encore la mort, mais ça y ressemble fortement. Chronic'Art, Mars 2003 |
|||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||