Kathy Acker
Dennis Cooper
Samuel Delany
Mike Duff
Michael Gira
Laura Hird
Shozo Numa
Osvaldo Lamborghini
Sylvere Lotringer
René Schérer
Peter Sotos
David Wojnarowicz
 
 
cahier critique
Fiche technique
avril 2005
292 pages
ISBN : 2-268-05-412-8
Désordres
Laurence Viallet
FICHE AUTEUR

FICHE LIVRE

BIBLIOGRAPHIE
 
Extrait
Combien d’hommes
en moyenne
 
Cahier critique
AU FAIT
Dazed and confused

SOMMAIRE

 
Autre titre
 
Index
Mai 1999
 
Au fait
par Laure Limongi

Dans le style « vlan dans ta face », Peter Sotos ne nous loupe pas. Tortures, viols, meurtres, rapts et pédophilie à tous les étages – autant prévenir tout de suite. Arnaud Viviant commentait d'ailleurs ainsi, dans Le Masque et la Plume, son premier livre traduit en France, Index : « Il y a eu le livre noir du communisme, du capitalisme, etc., là c'est le livre noir de l'humanité. C'est bien qu'il existe. » Et plus noir encore, outrageant, inadmissible. Jean-Jacques Pauvert rappelle en quatrième de couverture une citation de Sade : « Je ne suis pas consolant, moi, je suis vrai. » Il faut donc s'attendre à lire une vérité de notre monde s'apparentant davantage à L'Enfer de Dante (« Abandonnez toute espérance... ») qu'à un wonderland policé, vaguement Disney.

Dans la lignée, donc, d'un Sade ou d'un Burroughs (on pourrait aussi évoquer Bataille, Genet, Cooper...), Peter Sotos crée un univers grinçant et équivoque, jouant de l'indifférenciation du fait divers et de l'autobiographie pour mieux faire frémir son lecteur. Si certains « je » en sont vraiment, alors le loup a déjà ravagé la bergerie et organisé ses hardes... La narration polyphonique (entre coupures de presse et « tranches » apparemment « vécues ») crée une ambiance trouble, d'une tension presque insupportable. La froideur chirurgicale de l'ensemble se déprend d'ailleurs, à mon sens, des modèles littéraires suscités pour aboutir à un effet translittéraire. Une certaine touche américaine, sans doute, hors prismes stylistiques ou référentiels (l'Histoire et les histoires). Comme le dit Jean-Jacques Pauvert : « La réalité est là, saignante et crue, triée avec une prédilection certaine pour les faits-divers hautement transgressifs relevés au cours de plongées dans les bas-fonds de la société américaine. » Un garçon boucher rocker (reliefs biographiques) brasse le flux journalier de ce que l'on ne voudrait surtout pas lire (meurtres odieux, rapts, tortures, descentes dans l'enfer des drogues...), fond ses grosses mains tachées dans le décor, monte le tout comme une grande machine cruelle et implacable, terriblement déroutante, dont les rouages sont les pires armes : un art du montage vertigineux qui, de changements de typographie en surprises amères de juxtaposition, ne cesse d'injurier la décence et de ruiner tout espoir.

Laurence Viallet évoque d'ailleurs dans sa présentation du livre un aspect qu'il serait peut-être intéressant d'interroger, parlant du « désespoir retenu  » qui transparaît dans le « registre autobiographique ». Le « je » qui orchestre ces hurlements insoutenables, qui livre un journal de débauches, cette instance lucide qui voit et qui nous montre du doigt, qui dissèque et analyse, comment peut-elle maintenir l'équilibre au sein du chaos ? « Même si c'est faux c'est vrai / même si c'est vrai c'est faux », le mensonge, le masque n'est-il qu'un révélateur ou bien également le sens d'une vie qui n'en a plus ? Peter Sotos apporte peut-être une réponse possible : « C'est facile de mentir. Je passe quatre-vingt-quinze pour cent de mes journées à fabuler. C'est le lot des satyres. Je ne peux pas parler de mes goûts, ni partager mes opinions à titre conversationnel, ni agir selon mes pulsions, ni m'imaginer une seconde que je suis raisonnable ou à l'abri, ailleurs que dans mon crâne effrayé, surchauffé, parfaitement logique. Ce n'est pas une question de temps. Je n'attends pas mon heure. Si tel était le cas, cela reviendrait à tirer la chasse sur tout ce que je suis en train de faire. Et je n'ai pas de temps à perdre. C'est impossible. Je rends ma vie vivable. Comme tout un chacun. »

Ajoutons que Peter Sotos réalise également des vidéos dans un registre tout aussi cru. Waitress I, II et III ont ainsi été diffusées en France il y a quelques semaines, produisant un effet étrangement proche de son écriture, un écho ne se laissant pas esthétiser par la présence de l'image. L'auteur les présente ainsi : « Une grande partie de mon écriture s'articule autour d'émissions télé. Je traite ce matériau comme s'il s'agissait du mien. Je ne crois pas les invités, ni les présentateurs, ni les annonceurs qui filtrent les informations mais, surtout, je ne crois pas que celles-ci valent mieux que ce filtre. Il ne s'agit pas d'une critique de l'Amérique morale ni des médias, mais d'avoir accès au peu qui est présenté. En fait, ma sélection s'est portée sur le moins choquant, le moins lacrymal. Les compilations Waitress sont des enregistrements de mauvaise qualité, échangés, détériorés, montés avec une grande minutie mais de façon peu soignée afin de traiter ce matériau comme on traiterait un partenaire-outil sexuel. Un détritus. Impossible d'y voir quoi que ce soit d'humain ou digne de tant d'efforts répugnants. » Nausée généralisée et impression de suffocation. Le son semble vouloir déborder de la bande, les plaintes deviennent un brouhaha saturé, informe. Je ne peux m'empêcher de fixer les moignons brandis par une victime, d'en détailler les bourrelets et les rougeurs avec un sentiment de dégoût croissant et fascinant. Un vertige, aussi (encore le montage). Dans la salle en sous-sol de la Galerie éof – dans laquelle je regarde ces vidéos – une spectatrice fait craquer un gobelet en plastique, le brise en le serrant trop fort, sans doute sous l'effet de la tension, et tout le monde sursaute, le souffle un peu court. Une giclée de vin rouge râpeux et odorant coule le long de sa jambe, sans bruit.

La Revue Littéraire, n°16
juillet-août 2005