Kathy Acker
Dennis Cooper
Samuel Delany
Mike Duff
Michael Gira
Laura Hird
Shozo Numa
Osvaldo Lamborghini
Sylvere Lotringer
René Schérer
Peter Sotos
David Wojnarowicz
 
Sylvère Lotringer - A satiété
Sylvère Lotringer
cahier critique
Fiche technique
28 avril 2006
268 pages environ
ISBN : 2-268-05-763-1
Désordres - Laurence Viallet
FICHE AUTEUR

FICHE LIVRE
 
Extrait
Exciter
Cahier critique
DU SEXE À SATIÉTÉ
par Sylvère Lotringer

SOMMAIRE

 

 

 
Les Folamour de l'âme et du corps
par Elisabeth Roudinesco

Dans Orange mécanique, célèbre film tourné en 1971, Stanley Kubrick met en scène une bande de délinquants violeurs et criminels qui sèment la terreur en Angleterre au son de la Cinquième Symphonie. Pris en flagrant délit, Alex, le chef de bande, est alors soumis à une thérapie au cours de laquelle il est gavé d'images répugnantes qui sont censées le purger de ses pulsions. Au lieu de quoi, rendu plus fou encore, il vomit la musique de son cher Ludwig, tout en étant instrumentalisé par des policiers qui ne sont que l'image inversée de lui-même.

Pour se désintoxiquer de leurs vices, les déviants sont incités à une addiction plus puissante encore. Ils assistent à des projections de films pornographiques et sont contraints d'imaginer les viols, pénétrations, caresses, crimes ou cruautés qui les excitent le plus. On ne leur interdit rien, on se met en quatre pour servir leurs demandes et enfin on les encourage autant à se masturber qu'à avoir des relations avec des "partenaires" embauchés par la clinique, cela afin de leur inculquer des conduites dites "normales".

RATS DE LABORATOIRE

En outre, ils sont soumis à une machinerie technologique destinée à mesurer leurs réactions, tel ce pléthysmographe, tube de plastique rempli de mercure et relié à une jauge "qui enregistre la pression pénienne d'un patient assis, à moitié nu, dans un laboratoire". Bien entendu, Lotringer apporte la preuve flagrante de l'inefficacité de tous ces traitements. Et l'on sait qu'au terme d'un tel parcours les déviants sexuels récidivistes finiront, à leur demande, comme c'est le cas au Québec, par subir une castration chirurgicale, remboursée par les caisses d'assurance. Et si survient une récidive, par des cunnilingus, des fellations ou des attouchements divers, faudra-t-il alors leur couper la langue ou les doigts ?

Autrement dit, a-t-on le droit, dans une société héritière de la philosophie des Lumières, de rétablir ainsi, subrepticement, des châtiments corporels qui ne disent pas leur nom ? A-t-on le droit de traiter des humains - même les pires des humains - comme des rats de laboratoire, à une époque où les défenseurs du règne animal s'insurgent contre les souffrances endurées par les rats soumis à la science expérimentale ?

A l'heure où les adeptes de ce genre de méthodes prétendent soigner, partout dans le monde, autant les déviances sexuelles que l'ensemble des pathologies psychiques - névroses, psychoses, dépressions, phobies, addictions -, tout en se proposant de dépister des traces de délinquance chez les enfants turbulents de moins de 3 ans, il est nécessaire qu'un tel livre soit lu en France. En prenant pour objet les dérives extrêmes d'une thérapie identifiée à son objet au point de se pervertir elle-même, il révèle les dangers de l'idéal biocratique qui pervertit les sociétés démocratiques, dès lors qu'elles sont en proie à une folie normative ou sécuritaire.

Mais surtout, il montre, une fois de plus, que la critique de cette dérive se produit au coeur même de la science universitaire américaine, dont les comportementalistes européens ne cessent pourtant de se réclamer, pour mieux fustiger le prétendu déclin d'une France accusée de n'être pas assez "américaine".

Le Monde des Livres, le 5 mai 2006