Kathy Acker
Dennis Cooper
Samuel Delany
Mike Duff
Michael Gira
Laura Hird
Shozo Numa
Osvaldo Lamborghini
Sylvere Lotringer
René Schérer
Peter Sotos
David Wojnarowicz
 
Sylvère Lotringer - A satiété
Sylvère Lotringer
cahier critique
Fiche technique
28 avril 2006
268 pages environ
ISBN : 2-268-05-763-1
Désordres - Laurence Viallet
FICHE AUTEUR

FICHE LIVRE
 
Extrait
Exciter
Cahier critique
DU SEXE À SATIÉTÉ
par Sylvère Lotringer

SOMMAIRE

 

 

 
Du sexe à satiété (quand plus fait moins)
Par Sylvère Lotringer


Depuis près de trente ans, des cliniques de sexologie d'un genre particulier ont été mises en place sur le continent américain. Leur but : mettre au point des méthodes économiques, expéditives et « démocratiques » de résorption de la « dangerosité » sexuelle. Ces techniques relèvent de la tendance behavioriste qui l'emporte désormais aux U.S.A sur les diverses pratiques « analytiques » jugées élitistes (coûteuses), interminables et peu fiables.

Pendant près de cinq ans, de 1981 à 1986, j'ai suivi de près le fonctionnement d'une clinique de sexologie qui traite toute une gamme de «  déviances sexuelles  » – frotteurs, voyeurs, exhibitionnistes, sadiques, mais essentiellement violeurs et, massivement, pédophiles. La clinique est (théoriquement) ouverte, les patients pouvant, s'ils le veulent, interrompre le traitement à n'importe quel moment sans risquer de sanction (assertion des psychiatres qui sera formellement récusée par le patient que j'ai réussi à interroger ultérieurement).

Le traitement comporte deux phases, l'une « dure » (évaluation), l'autre « douce » (cure).

La phase dure, du genre Orange mécanique, recourt à toute une batterie de tests destinés à déterminer la nature exacte des désirs à rectifier («  On ne peut pas faire confiance aux pervers  », me confie le psychiatre) : détecteur de mensonge, pupillométrie, mesures d'érection en réponse à divers stimuli verbaux ou visuels.

La phase douce de rééducation, plus originale, consiste en une étroite collaboration entre le patient et le psychiatre en vue de déterminer le portrait-robot le plus détaillé possible («  le plus beau  ») des fantasmes qui motivent son action. Au lieu de recourir aux techniques « aversives » encore en vigueur (couplage de charges électriques et de désirs homosexuels, par exemple), on encouragera au contraire le patient à s'immerger encore plus profondément dans ses propres fantasmes. Chaque jour, à domicile, on demande au patient de les répéter en se masturbant jusqu'à satiété afin d'en arriver à le dégoûter (ou de le « dissuader ») de ses propres désirs. Cette « thérapie par l’ennui » m'a d'autant plus intéressé qu'elle recoupe paradoxalement la « désensibilisation » massive de la sexualité parmi le public en général (publicité, films, média, etc.).

Cette volonté de « désensibiliser » les désirs en les communiquant se retrouve jusque dans la demande expresse que fait le psychiatre au patient de verbaliser ses fantasmes pendant la séance masturbatoire quotidienne, et même de les enregistrer afin de les écouter ultérieurement en compagnie du patient et de suggérer d'éventuelles « améliorations ». Il faut enfin signaler que la séance masturbatoire est strictement encadrée, le patient devant s'efforcer d'arriver à l'éjaculation au cours des cinq premières minutes pendant lesquelles il se masturbe sur des fantasmes-robots hétérosexuels, quitte à se masturber pendant le reste de l'heure, post-orgasme, sur ses propres fantasmes « pervers »...

Le traitement repose sur cette idée que les « pervers » souffrent d'un déficit, une incapacité à communiquer (même si, à l’inverse, la communication effective de leurs désirs en cours de cure contribue à les exterminer – mais justement il s'agit de les « détruire », affirme le psychiatre). On apprendra donc simultanément aux patients à établir le contact avec des objets sexuels classiques, autrement dit à « lever des filles » dans la rue ou dans le métro en recourant à des « partenaires sexuels de substitution ».

Cet ouvrage est réalisé à partir de longues conversations que j'ai eues à diverses reprises avec l'inventeur de cette technique. Il y expose avec « candeur », comme disent les Américains, et avec humour (je ne parle pas de l'humour involontaire de la situation) les tenants et aboutissants de sa méthode. Le préposé aux tests fournit également une description, d'autant plus troublante qu'elle est « clinique », de ses « machines pénitentiaires ». Des transcriptions complètes de diverses séances de masturbation, ainsi que leur « critique » ultérieure en compagnie du psychiatre, seront présentées, de même que certaines séances de « psychodramaturgie » sociale entre patient et partenaires sexuels de substitution. L'ensemble constitue un document assez hallucinant, et une réflexion en actes, sur l'état de notre culture vue sous l'angle de sa sexualité. Un commentaire en filigrane, et une extension inattendue (poussée aux extrêmes) des thèses soutenues par Michel Foucault dans son Histoire de la sexualité– au point de les frapper d'irréalité.

Le lecteur sera mis dans la position du patient introduit à la cure et soumis à cette curieuse thérapie « positive ». Il pénétrera par effraction l'intériorité du « pervers » au cours de ses verbalisations masturbatoires, corrigé par le psychiatre et entraîné par les « partenaires sexuels de substitution », après avoir été soumis aux évaluations identificatoires.

Un dernier entretien avec un patient qui a achevé le cycle de «satiation sexuelle » viendra enfin renverser la perspective « clinique » en révélant les dispositions policières qui soutiennent cette expérience « volontaire » ainsi que leurs antécédents dans les pressions de l'entourage social qui ont peu à peu singularisé le « pervers » en l'exposant d'emblée à des mesures d'expulsion (accusation fabriquées, brimades des voisins, condamnation par la justice). Ce dernier éclairage donnera également une idée des modes de résistance adoptés par les patients pour déjouer les techniques de contrôle et préserver leurs désirs propres des manipulations thérapeutiques.