Kathy Acker
Dennis Cooper
Samuel Delany
Mike Duff
Michael Gira
Laura Hird
Shozo Numa
Osvaldo Lamborghini
Sylvere Lotringer
René Schérer
Peter Sotos
David Wojnarowicz
 
Sylvère Lotringer - A satiété
Sylvère Lotringer
cahier critique
Fiche technique
28 avril 2006
268 pages environ
ISBN : 2-268-05-763-1
Désordres - Laurence Viallet
FICHE AUTEUR

FICHE LIVRE
 
Extrait
Exciter
Cahier critique
DU SEXE À SATIÉTÉ
par Sylvère Lotringer

SOMMAIRE

 

 

 
Lubrifier la machine
Par Dale Dolingdale

Dans son livre Sade/Fourier/Loyola, Roland Barthes énonce l’idée apparemment originale que la vision du Marquis de Sade des excès sexuels dépend, dans leur capacité à horrifier, non de la réalité des choses décrites mais de la structure sémiotique avec laquelle Sade réussit à « dire » l’« indicible ». En d’autres termes, le langage est un médium de contrôle qui détermine les écarts particuliers de comportement, de pensées et d’émotions par ce qu’il permet de dire. Dans un tout autre contexte, Wittgenstein disait que ce dont on ne pouvait pas parler il fallait le taire – et bien qu’il ait dénoncé les imprécisions de la métaphysique, il est toujours possible de lire cette expression comme une vérité politique : nous sommes seulement ce que nos paroles nous permettent d’être. Que de vastes pans de notre expérience culturelle, sociale et biologique soient proscrits par le langage est une chose évidente : essayez de parler à votre mère de masturbation ou de dire à votre patron que la propriété, c’est du vol. Le vocabulaire que l’on nous apprend à propos des femmes, des enfants, des hommes, des adolescents, du sexe, du travail, des loisirs, de l’éducation, etc., détermine la profondeur, la complexité et le degré de perspicacité que l’on applique à n’importe lequel de ces sujets. Et ce n’est pas seulement le vocabulaire mais la grammaire et la syntaxe à notre disposition qui structurent les histoires que nous nous racontons ainsi qu’aux autres autour de nous, une histoire qui raconte notre société.

Sylvère Lotringer analyse quelques-unes de ces histoires les plus dangereuses dans son livre À satiété. Pendant plus de cinq ans, Lotringer a interviewé les médecins, techniciens, administrateurs et patients d’une clinique de sexologie qui se consacre à modifier les comportements d’agresseurs sexuels déviants : violeurs, sadiques, pédophiles, frotteurs, voyeurs et exhibitionnistes. La majorité de cette
population de patients est constituée de violeurs et d’agresseurs d’enfants, bien que Lotringer reste discret sur les chiffres exacts et les statistiques s’y rapportant. Il a, en fait, résumé ses entretiens dans un récit qui constitue un véritable tour de force et qui, si l’on se fie à la parole de Lotringer, représente la vérité fondamentale de ses recherches dans ce domaine. Lotringer, qui publie une revue de philosophie postmoderne appelée Semiotext(e), a commencé ses recherches en s’intéressant aux relations entre la sexualité et le langage, à la façon dont tous deux se rejoignent dans le domaine de la construction du fantasme, la représentation, etc…

Il a découvert une nouvelle méthode à dominante comportementaliste appliquée au champ du traitement des agresseurs sexuels et basée sur l’acceptation de deux postulats incroyables : 1) la déviance/normalité sexuelle est définie par la loi plutôt que par des facteurs sociaux, culturels, psychologiques, anthropologiques, familiaux, politiques, économiques ; et, par conséquent, 2) l’histoire individuelle de l’agresseur sexuel est insignifiante – il n’existe que par rapport à un avenir dans lequel il sera arrêté de nouveau pour délinquance sexuelle ou dans lequel il aura réussi à adapter son comportement de façon à ne plus être rattrapé par le système judiciaire. Dans ces deux axiomes il y a un réduction implacable du sujet : si Descartes a réduit le cogito en un « je suis ce que je sais » et Freud, reversant le propos, l’a transformé en un « je suis ce que je ne sais pas que je suis », le comportementalisme, par un retournement réducteur (au moins dans le domaine sexuel), dit « je suis mon érection » : « La quantification de la réaction érectile, c’est ça qui compte. Si on s’intéresse au langage et à son interaction avec la sexualité – c’est bien ce que vous étudiez, n’est-ce pas ? – c’est le seul moyen que je connaisse de quantifier l’esprit. Comment sait-on ce que pense quelqu’un ? Il n’est pas vraiment possible de regarder à l’intérieur – sauf dans le domaine sexuel, si on part du principe qu’une érection équivaut à une pensée. »

Les mécanismes de cette thérapie sont étonnamment simples. Le but, par une « technologie de l’excitation », est de supprimer l’excitation sexuelle envers les objets interdits par la loi et de rediriger cette excitation vers des femmes adultes en encourageant le « normalisation » concomitante des types de comportements par lesquels le sujet entre en contact avec l’objet sexuel, c'est-à-dire qu’il ne la frappera plus sur la tête avec une batte de baseball, ne déchirera plus ses vêtements, ne fourra plus des M&M’s dans son rectum tout en serrant une photographie de sa maman entre ses dents. Au contraire, il fera de son mieux pour imiter le genre de convenances de chambre à coucher que nous adoptons tous. Ce qui se passe, pour employer les termes les plus simples, est qu’ils aident un pauvre gars – qui, par exemple, a l’habitude de prendre son pied en fourrant des guirlandes électriques dans les orifices de garçons de dix ans – en repérant ses fantasmes de base, en les enregistrant, en le plaçant dans une pièce sombre et l’obligeant à se masturber sur ce fantasme durant une heure, tous les jours, pendant deux mois.
Hallucinant, dites-vous ? Eh bien, je suis d’accord. Mais c’est ainsi que procèdent ceux qui nous ont apporté la jauge de tension Barlow – un appareil qui mesure les réponses érectiles de l’organe mâle. Cette orgie de masturbation est censée produire une « satiation masturbatoire. C’est le moyen le plus fascinant que nous ayons trouvé pour détruire l’excitation déviante. Satiation, extinction. Vous les faites se masturber jusqu’à ce que mort s’ensuive. » 

Ce à quoi il est fait très discrètement fait allusion ici, c’est que c’est aussi le moyen le moins cher qu’ils ont trouvé pour soigner les déviants. Les thérapies qui prennent en compte le sujet en son entier, son environnement individuel, familial et social – l’histoire de la batte de baseball, les M&M’s, la photo de maman et les guirlandes de Noël, en d’autres termes – ces thérapies représentent beaucoup de temps et d’argent : elles coûtent énormément et sont d’une efficacité sujette à caution dans le cas des agresseurs sexuels. Il me semble que le comportementalisme, sous ses deux formes – la brutalité skinnérienne et l’auto-assistance New-Age plus insidieuse, plus «  lamour » – a avant toute chose un fondement économique dont le but utopique et séduisant est le suivant : chercher, de façon rentable, à faire en sorte que les gens se comportent docilement, d’une manière socialement normative – et leur faire aimer ça ! La réponse, bien sûr, est partout autour de nous. Dans la plupart des cas ce but a déjà été atteint grâce à ce que Michel Foucault appelle la « police du sexe : c'est-à-dire non pas rigueur d’une prohibition mais nécessité de régler le sexe par des discours utiles et publics. » En d’autres termes, nous nous contrôlons nous-mêmes ; et quand nous ne le faisons pas, nous essayons généralement de trouver un moyen d’explorer notre moi sexuel qui ne nous ne mènera pas dans la gueule du système judiciaire.

The San Francisco Herald