À satiété : le traitement de la perversion aux États-Unis
Par Wayne Koestenbaum
Jadis, la thérapie par l’aversion paraissait tellement à l’avant-garde du traitement des homos que, dans ma jeunesse, je m’attendais à être rééduqué à grand renfort de vomitifs et d’électrochocs. Mais un nouveau et sinistre traitement est survenu : la
thérapie par la satiation – le sujet d’À satiété, de Sylvère Lotringer. Là où l’aversion supprime le désir en l’associant à la nausée et à la souffrance, le traitement par la satiation le fait en rendant les fantasmes « déviants » ennuyeux.
Le thérapeute repère d’abord ce qui excite le sujet. À cette fin, le violeur, l’exhibitionniste, ou le pédophile s’assied dans une pièce noire, regarde des diapositives « déviantes » et « normales », tandis qu’un appareil appelé « transducteur pénien », fixé au pénis, mesure le moindre mouvement.
Le clinicien dans la salle de contrôle lit et interprète les réactions érectiles du patient devant les images. Un chercheur énonce avec une simplicité satirique la philosophie qui sous-tend cette technique : « une érection équivaut à une pensée. » (Apparemment, les agresseurs sexuels féminins existent, mais ne suivent pas ce traitement.)
La satiation éloigne le désir en le satisfaisant entièrement ; le traitement « est parvenu à faire de la branlette une punition ». En récitant ses fantasmes dans un magnétophone, le patient se masturbe une heure entière – même après qu’il ait atteint l’orgasme. Le clinicien évalue la cassette, et suggère des fantasmes moins aberrants. Une des autres techniques de satiation consiste à faire répéter au sujet des phrases excitantes, comme des mantras, jusqu’à ce qu’elles perdent tout leur effet. En répétant des mots érotiques, en se masturbant même lorsque son pénis est irrité, le criminel perdra son intérêt pour ce qui le transportait auparavant.
Ces scientifiques aiment leur travail. L’un d’eux se vante : « J’ai mené un projet de recherche fondé sur la sensibilisation aversive, donc je ne suis loin d’être un amateur dans ce domaine. » Un autre chercheur regrette de ne pas avoir de nymphette dans son laboratoire afin de mesurer la réaction du sujet avec plus de précision : « Idéalement, il faudrait qu’une cible déviante entre dans le laboratoire et s’assoie sur leurs genoux mais, bien entendu, c’est impossible. Si l’on voulait traiter la situation dans la vie réelle, il faudrait aller chez un sujet, mesurer son érection sur place, une petite fille toute nue assise à ses côtés, sur le canapé. Ce serait le seul moyen d’y parvenir. »
Le désir obsessionnel du chercheur de calibrer les fonctionnements de l’imagination sexuelle perverse est la seule touche de romantisme d’À satiété. La thérapie par la satiation a vu le jour en Tchécoslovaquie en essayant de distinguer les soldats homosexuels des hétérosexuels ; la technique a rapidement été reprise pour repérer les pédophiles.
Que Sylvère Lotringer, professeur de français à l’université de Columbia, et éditeur de la revue critique Semiotext(e), s’intéresse à un sujet aussi inconvenant nous apprend quelque chose de positif sur la vie intellectuelle. Il est louable d’examiner, disons, la pédophilie avec la même rigueur que celle réservée à Mallarmé. D’ailleurs, la thérapie de la satiation est le rêve de tout sémioticien, car le chercheur en sexologie tente de trouver la corrélation stricte entre le langage et le désir.
La morale d’À satiété, c’est que les forces du contrôle social ont changé si méthodiquement le sexe en discours que notre cœur dionysiaque a été vidé : « Il n’y a pas de vies secrètes – plus de secrets, plus de vies –, seulement de la « sexualité ». Un patient psalmodie avec impassibilité : « C’est-vraiment-bon-de-sentir-ses-mains-sur-mon-pénis… qu’elle-mette-mon-pénis-dans-son-vagin… » Livre ce livre, ça revient à subir un lavage de cerveau ; le lecteur fait l’expérience de la satiation par procuration. Lotringer ne dit jamais si cette thérapie réussit à éradiquer les fantasmes ou empêcher les comportements. Mais il est manifeste que la satiation menace la source sainte du sexe que même le critique le plus blasé aspire à célébrer : « Le plaisir s'est mué en corvée, en ennui. Au lieu de renouer avec les plus grands mystères de l’humanité, il a fait de nous des chiens de laboratoire »
À satiété est délibérément un livre débilitant ; il est épuisant de voir le sexe s’éteindre.
Christopher Street