À Satiété
Par Hakim Bey
Ce livre effrayant et hilarant est en soi une exhibition – d’abord, l’exposition des sinistres thérapies anti-sexe prônées par le nouveau gouvernement – ensuite, la révélation de la
disparition de la sexualité elle-même. Le titre contient la
métaphore centrale : que la satiation du désir dans notre société (par exemple, dans la publicité) évacue le désir
lui-même jusqu’à ce que plus rien ne reste si ce n’est la coquille vide de la représentation ou de la «simulation».
Le deuxième niveau de métaphore concerne les nouvelles thérapies. Des patients « volontaires » (la plupart d’entre eux sont en fait obligés de les suivre par peur de la prison) sont soignés de leurs perversions par une technique fondée sur la répétition, la satiation et l’ennui. En pratique, on évalue l’excitation d’hommes harnachés à des appareils de mesure du pénis en les exposant à une série de diapositives (les photos doivent d’ailleurs être surexposées pour produire des quantités mesurables d’excitation optique.) On ordonne ensuite au patient de se masturber, en utilisant d’abord des fantasmes sexuels « normaux », puis, après l’orgasme, de se masturber encore et encore en ayant recours à leur fantasme pervers favori. La théorie, c’est qu’ils vont finir par tellement se lasser de cette corvée que la perversion perdra tout son sel. Dans nombre de cas, la « castration chimique » est utilisée pour aider le traitement.
Lotringer, le directeur de la revue Semiotext(e), s’est positionné comme le parfait étranger et un observateur détaché – plus comme auditeur que comme voyeur – et, par conséquent, a choisi la forme de l’interview. Le livre est presque entièrement composé de transcriptions d’interviews avec des médecins et des patients. L’humour glacial du livre révèle l’ironie subtile et intense de Lotringer, son talent unique pour que les sujets s’exposent eux-mêmes par des mots (lapsus freudiens, défense verbale, et autres) – si bien que les comportementalistes se révèlent eux-mêmes sujets à la manipulation, inconscients des motivations refoulées qui président à leurs obsessions, « désensibilisés » par leurs propres techniques de l’ennui, au final bien plus « pervers » que leurs patients.
Les thérapeutes refusent toute pensée autonome à propos de la définition de la perversion ; ils acceptent les limites prévues par la loi, et œuvrent à rendre ces limites infranchissables. Les médecins se vantent de grands succès. Les patients considèrent cependant que cette thérapie est de la foutaise et ont inventé des stratégies pour la contourner. Mais au final, ce qui intéresse Lotringer, ce n’est ni le succès ni
l’échec de ce fantasme de normalité et de punition. Dans son introduction il explique :« Notre société a désespérément besoin de monstres pour se refaire une virginité morale. Elle n’hésite pas à encourager et à exploiter la sexualité sous toutes ses formes –
raison de plus pour enfermer les enfants dans un monde fa ntasmatique, un royaume sacré de faiblesse et d’innocence, peuplé de bons petits sauvages, une colonie privée que sont censés ignorer les flux et les reflux de l’histoire et les abysses de la décadence capitaliste dans lesquels nous nous trouvons engouffrés, pour le meilleur ou pour le pire.
Nous ne sommes pas en état de réfléchir comme il le
faudrait au problème de la pédophilie. On touche ici à l’un des seuils de notre culture, peut-être le tout dernier, où notre société a entreposé tout ce qui subsiste (pas grand-chose) de ses vieilles valeurs. »
Lotringer étudie la carte désagrégée de la sexualité, recherchant dans les marges (pédophilie, sado-masochisme, etc.) des signes et des présages. Je ne mettrais pas quant à moi le sadisme sur le même côté de la carte – mais j’apprécie le travail de Lotringer en tant que psycho-cartographe. De plus, derrière un extérieur détaché et spirituel, je crois que son vrai projet quelque part implique le « déblocage » du plaisir :« On pourrait ainsi considérer que les « déviants » sont des maximalistes du désir dans une société qui met du sexe partout sauf dans la sexualité. Ils ne « consomment » pas du sexe de manière indiscriminée ou métaphorique, comme le font les gens dits « normaux » ; ils prennent au pied de la lettre l’injonction d’expérimenter la vie en termes sexuels,
affirmant par leur comportement (et par leurs délits également) la nature purement sexuelle de la sexualité.
Paradoxalement, néanmoins, plus leurs revendications portent exclusivement sur le sexe (comme pour l’auteur de Ma vie secrète), plus leur sexualité « déconstruit » les diverses facettes de la société contemporaine. »
Mais quelque soit son programme « politique », la valeur de cette recherche est incalculable : nous en avons beaucoup plus à attendre de ce pessimiste baudelairien que des hordes d’experts et de thérapeutes – car finalement, malgré sa tristesse, la conclusion de Lotringer sera plus utilisée par les insurgés que les réactionnaires et les nouveaux puritains – laissez-moi donc terminer en me joignant à J.G. Ballard et William Burroughs pour recommander À satiété du fond du cœur.
* (Hakim Bey est notamment l’auteur de
TAZ: Zone autonome temporaire et de L'Art du chaos)