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Vices immoraux, mais légaux Par Marcela Iacub Voulez-vous commettre des crimes sexuels imaginaires, à satiété ? Voulez-vous qu'on s'efforce avec méthode et précision de trouver celui qui vous convient le mieux, celui qui vous fera frémir et jouir avec la force la plus irrésistible ? Pour l'établir, on va mesurer vos érections à l'aide des appareils les plus rocambolesques, on va contrôler la dilatation de vos pupilles, on va traquer vos mensonges afin de trouver la scène, le crime, les circonstances qui soient les plus propices pour permettre à votre excitation de monter au-delà du supportable. Il faut être bien assuré de votre penchant favori car, lorsque vous l'aurez découvert, vous le répéterez à l'infini, vous le vivrez encore et encore jusqu'à ce que les émotions qui l'accompagnent s'émoussent et finissent par disparaître entièrement. Vous aurez tellement vu, entendu et joui de votre scène perverse que vous en aurez marre, que vous en serez dégoûté, à jamais. Voici, en substance, les méthodes révolutionnaires que le docteur Sachs met en place dans sa clinique de sexologie de Chicago, méthodes que Sylvère Lotringer a enregistrées pendant des années et transcrit dans son livre À satiété . Publié aux États-Unis il y a déjà vingt ans, la maison d'édition Désordres vient de le traduire, avec une nouvelle préface de l'auteur. Ce livre pose un problème curieux qui est celui de l'avenir de la sexualité une fois que, vidée de toutes les normativités de jadis, elle sera entièrement subsumée dans le modèle de la loi et, qui plus est, de la loi pénale. Le docteur Sachs fait rentrer dans le champ thérapeutique cette idée poussée à sa limite : on ne guérit point mais on modifie des comportements asociaux. Point de subjectivité, point de personnalité, point d'inconscient, point d'individus classés selon leurs perversions. Tout ce qui compte, selon les paramètres d'une telle thérapeutique, est que les patients ne se fassent pas arrêter par la police et qu'ils n'aillent pas en prison. La thérapie de ces temps de la loi devient tout aussi externe aux individus que la loi elle-même. La déviation sexuelle est donc aussi gênante et aussi peu transcendante que le fait de fumer, de trop boire ou de trop manger. Cela permet au docteur Sachs de mettre en place ses techniques de changement du comportement qui, loin de révulser ou faire sentir leur culpabilité à ses patients pour ce qu'ils font, leur ouvre la possibilité de plonger dans leurs «vices» sans culpabilité, sans faute, sans retenue, en vue de diminuer l'excitation à force de parcourir à chaque fois les mêmes circuits neuronaux. Point de faute, point de peur, juste de l'ennui. Mais si l'on peut apercevoir tous les aspects ridicules de ces hypothèses et de ces méthodes, on peut aussi imaginer tout ce que ce paradigme hyperlégaliste de la sexualité peut ouvrir comme puissance d'agir. Car ces sujets vont apprendre non pas à croire en la Loi, non pas à ajuster leur sensibilité à ses préceptes, non pas même à se l'approprier intérieurement, mais à s'en accommoder pour ne pas aller en prison. Ils vont devenir ainsi, si la thérapie réussit, de véritables pervers qui ne se retrouveront jamais au commissariat du fait de cet acte contingent et misérable qui consiste à assouvir ses désirs. Le paradigme légal est si développé par le docteur Sachs qu'il s'en sert pour mettre en place les modalités de la thérapie elle-même. C'est grâce à la liberté de fantasmer – si bien protégée aux Etats-Unis – qu'il va se servir des pensées et des idées les plus ignominieuses en tant qu'outils thérapeutiques. Peu importe d'en passer par là, peu importe que ces outils soient gênants ou immoraux, ce qui compte, c'est qu'ils soient légaux. Il est légal d'imaginer que l'on tue quelqu'un avant d'avoir un orgasme, personne ne peut vous envoyer en prison pour ce que vous avez dans la tête, aussi répugnant que cela soit. On se servira donc de cet espace sans retenue et à satiété. Certes, très vite, on peut pointer une contradiction dans les présupposés de cette thérapie hyperlégaliste. Car elle semble s'appuyer sur l'idée selon laquelle les choses légales finissent par être ennuyeuses. Sinon, pourquoi imaginerait-on que le fait de répéter des comportements deviendrait un motif pour ne plus en avoir envie ? On suppose ainsi que la jouissance ne peut se maintenir que dans la mesure où elle est courte et furtive, aussi courte et furtive que le temps que durent les crimes que l'on persécute. Comme si, au fond, on pensait que l'on ne désire que ce qui est interdit, que ce qui est rare et limité, et que les lois servent à susciter le désir qu'elles punissent. Dans ce sens, les criminels sexuels seraient les mieux adaptés à la loi, ceux qui auraient intégré le mieux son esprit. Mais cette idée n'est pas du tout celle du docteur Sachs. Au contraire, ce qu'il cherche à faire précisément est de désinvestir érotiquement la loi elle-même, de la rapetisser, de faire en sorte qu'elle ne soit pas la maîtresse du désir et qu'elle serve à vivre et non pas à jouir. C'est donc ce modèle de jouissance de et par la loi qu'il cherche à faire disparaître par sa technique de la «satiété». Peu importe, donc, que cette thérapie ne serve à rien en tant que telle. Ce qui compte, c'est qu'elle ouvre toute une nouvelle forme de se rapporter à la loi. Une forme dont la potentialité corrosive peut faire frémir n'importe quel gardien de l'ordre social. L'un des patients interviewés dit qu'on ne faisait que tricher avec les machines et avec les cassettes du docteur Sachs. Et quel meilleur hommage peuvent-ils rendre à leur docteur, ces patients, que de tricher, de lui faire croire, de faire semblant qu'ils s'accommodent à la légalité qu'il a lui-même établie ? Art Press |
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