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Shozo Numa
Shozo Numa
cahier critique
Titres parus
Yapoo, Bétail humain - Shozo Numa

Yapoo, bétail humain, vol. 1
Octobre 2005
Yapoo, Bétail humain - Shozo Numa

Yapoo, bétail humain, vol. 2
janvier 2007
FICHE AUTEUR
Cahier critique
POSTFACE
À L'ÉDITION DE 1970
SOMMAIRE
 
 

Le cauchemar de Shozo Numa
par Philippe Pons

Roman-culte au Japon, « Yapou, bétail humain », traduit pour la première fois en français, mêle sadomasochisme et science-fiction dans une fresque hantée par les fantasmes de supériorité raciale et de soumission sexuelle.

Qui est Shozo Numa ? « Un homme étrange» répond, laconique, celui qui s’est longtemps caché derrière ce pseudonyme. Frêle silhouette, cheveux d’un blanc immaculé, geste doux et parole posée, Shozo Numa, né en 1926, fut pendant des décennies une figure invisible de la littérature japonaise en dépit du succès de son roman-fleuve Yapou, bétail humain, qui paraît pour la première fois en traduction. Publié en feuilleton à partir de 1956, ce roman défraya la chronique dès sa parution. C’est l’un des grands textes – en tout cas le plus connu – de la littérature masochiste du Japon de l’après-guerre. Applaudi par Yukio Mishima et une partie de la critique, le livre fut dénigré ou honni par d’autres. L’extrême droite proféra même des menaces à l’égard de l’auteur pour son irrévérence vis-à-vis de l’empereur.

Yapou s’est vendu à plus de 1 million d’exemplaires dont 500 000 en livre de poche, et vient d’être adapté en bande dessinée. Contrairement à Léopold von Sacher-Masoch, le rapport masochiste ne s’instaure pas ici entre deux individus mais entre des races et il prend la forme d’un système de domination. S’inspirant de la littérature du voyage fictif, nourri de science-fiction, Shozo Numa entraîne un jeune couple, formé d’une Allemande et d’un Japonais, pour un voyage dans le temps qui les mènera dans un lointain « XLe siècle » au royaume EHS. Dominé par une noblesse blanche et régi par les femmes, cet État réduit les Yapous (néologisme qui par glissement – Yapan, Japan –, désigne les Japonais) à la situation de « bétail intelligent » destiné à satisfaire les désirs de celles-ci, après avoir reçu le « baptême de l’urine ».

Écrit au milieu des années 1950, ce roman est marqué par une époque : l’humiliation de la défaite et la parole retrouvée après l’oppression du régime militaire. A une littérature de la déchéance qui fut un courant de l’immédiat après-guerre, Numa ajoute la détestation de soi des Japonais vaincus et le complexe d’infériorité raciale qu’il leur prête vis-à-vis des Blancs. « Adolescent j’ai fait en Chine l’expérience d’une excitation sexuelle par les tourments que me faisait subir une femme et après la défaite j’ai éprouvé cette même exaltation à voir le Japon humilié par les Blancs et contraint de se plier à leur “humanisme”. »

D’autres auteurs du lendemain de la guerre ont également inscrit le rapport masochiste dans la subordination raciale : dans ses souvenirs, Yuji Aida raconte ainsi l’histoire d’une gardienne blanche d’un camp de prisonniers japonais qui se promenait nue devant eux. Le cinéaste Nagisa Oshima renversa ce rapport : c’est le geôlier japonais qui humilie le prisonnier anglais dans Furyo. Derrière cette première lecture du texte de Numa, il y en a une autre : à travers la soumission du vaincu, Numa se veut iconoclaste. Il se livre à une critique sans ménagement du Japon impérial et ridiculise les mythes nationaux fondateurs : ainsi, dans le second tome à paraître, la déesse solaire Amaterasu (la « Grande divinité éclairant le monde »), ancêtre de la lignée impériale, devient-elle  sous sa plume Anaterasu (ana signifiant « anus ») : en d’autres termes, la « Grande divinité éclairant l’anus ».

« Dès l’enfance, l’existence supposée divine de l’empereur m’a troublé : cela signifie qu’il ne défèque pas ? Je me suis toujours demandé si en tant que soldat j’aurais pu mourir en criant “Vive l’empereur !” », dit Numa. Il n’y a chez lui aucun engagement politique mais un rejet radical, viscéral, du tabou. « Sade et Masoch se situaient dans un univers occidental marqué par les interdits chrétiens. Ici, la religion est tolérante en matière sexuelle. Et je pouvais donner libre cours à mon imagination. Le seul vrai grand tabou est le système impérial, commente-t-il. Il y a dans le masochisme une ironie salutaire, un renversement de la domination par la dérision. Qu’est-ce que le Japon ? Regardez sa situation géographique et culturelle : il naît du sperme éjaculé par le péniscoréen de parents qui sont l’Inde et la Chine. »

Par cette dérision, Numa se rapproche de Sacher-Masoch ou de Sade qui, à suivre Gilles Deleuze dans sa Présentation de Sacher-Masoch (1), renverse la Loi en ne lui reconnaissant qu’« un pouvoir usurpé dans la complicité des esclaves et des maîtres » pour montrer l’arbitraire et la férocité de la mascarade. « Il y a dans la félicité du faible, dans sa jouissance “amorale”, une critique de l’éthique admise qui inverse la dynamique du monde à dominante sadique : chargé d’immondices, piétiné, le dominé devient invulnérable car il sait qu’il n’est pas vaincu », enchaîne Numa.

Contrairement à Sacher-Masoch, allusif dans ses descriptions, Numa fait preuve d’une débauche imaginative associée à une abondance de détails obscènes : de la machine à jouissance féminine, qu’il nomme le « cunnilinger », aux scènes scatologiques en passant par des atrocités contées par le menu. Le texte abonde en longs développements pseudo-savants parfois lassants. Feinte érudition ou là encore parodie ? Il existe dans la littérature classique japonaise un fil masochiste mais il ne se constitua jamais en courant. On trouve des scènes relevant de cette perversion chez des romanciers comme Saikaku (1642-1693), le grand maître du fantastique Rampo Edogawa (1894-1965) ou, plus proche, Junichiro Tanizaki (Journal d’un vieux fou, Tatouage). Mais Shozo Numa est le premier à avoir fait de la soumission le thème d’une oeuvre.

Dans un clin d’oeil adressé à celui dont on assimila le nom à une pratique, il nomma son héros Sebe Rinichiro (Sebe venant « Séverin » prénom du héros de la Venus à la fourrure de Sacher-Masoch). Mais les grandes composantes des pratiques de Sacher Masoch (le contrat, la formation de la dominatrice, le fétiche) ne sont qu’esquissées. « Elles sont là mais en filigranes », dit l’auteur.

Lorsqu’il publia Yapou en feuilleton dans la revue sadomasochiste Kitan Club, de telles publications étaient plus que confidentielles. Les lieux de rencontres SM l’étaient aussi. Il en existe aujourd’hui pléthore dans les villes nippones où les fantasmes sont à l’encan. L’une d’entre elles, dans le quartier nocturne de Shinjuku, porta même le nom « Yapou Club »« Je ne fréquente pas ce genre d’endroits : ils sont pour des amateurs. Moi je suis un homme des “rues de derrière” » dit ce grand nihiliste, aussi serein que solitaire, qui rejette toute appartenance à gauche comme à droite mais se sent en communion avec les victimes – quel que soit leur bord.

Le monde des livres, vendredi 4 novembre 2005

1. Editions de Minuit, 1967.

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