Sur Shozo Numa
Réflexions sadiques sur le masochisme
Par Tanaka Miyoko
« Même injuste, la vie de l’homme est une ascension »
G. Bataille
1.
Le désir métaphysique du masochisme est un défi envers la loi immuable de la victoire du fort sur le faible, une stratégie guerrière éminemment astucieuse pour une dénonciation de l’orthodoxie, un principe critique suprême. C’est la systématisation volontaire d’un principe négatif, une philosophie anti-idéaliste.
Ça ne se limite pas à la simple épreuve de la force illimitée du partenaire. Le masochiste pousse jusque dans ses limites les plus extrêmes la pression qu’exerce sur lui son maître, jusqu’à se transformer lui-même en un être étrange, et en même temps, il finit par transformer sa vision du monde de son partenaire en quelque chose de grotesque.
Mais en fait, en quoi consiste le désir de sa propre médiocrité ? Le masochiste implore de se faire humilier. En se faisant recouvrir d’excréments, par la jouissance de donner aux autres une image repoussante et d’éveiller le dégoût, il projette d’impliquer, par capillarité, l’humanité toute entière dans l’humiliation.
En faisant un avec la fange de l’humanité, sa laideur, sa bêtise, son hypocrisie, en se revêtant d’une armure d’opprobre et d’immondices, il devient invulnérable aux attaques des hommes. Faire volontairement ce que les gens détestent c’est refuser d’épouser leur système de valeurs. Mais en plus, il fait de ce rituel une réjouissance, une béatitude.
Le masochiste dit : « L’idée de manger des excréments, c’est bien sûr masochiste, mais en arriver à le faire consciemment, c’est burlesque. Le burlesque, c’est prendre de la distance vis-à-vis de soi, c’est se moquer de soi avant que l’autre ne le fasse. Le burlesque est pervers. C’est rire d’être moqué. » (Tetsuo Amano, in La Vision du monde du pervers)
En résumé, c’est pour emmerder les bourgeois bien-pensants, les élites intellectuelles, les lords anglais, les Parisiennes chic, tous ceux qui cachent leur tête en oubliant de cacher leur derrière. Le masochiste se fond dans la foule des gentlemen et des dames et s’adonne en secret au plaisir particulier de se soumettre aux femmes, de passer pour un chien, pour une pissotière, et de contempler d’en bas le visage embarrassé des gens.
Mais il ne fait pas remarquer le vice de son partenaire, il n’incrimine pas sa laideur (typique d’un sadisme de
perdant), il en aspire les immondices et s’en délecte
silencieusement. C’est en trône vivant qu’il se salit des déjections de l’autre. La beauté de son partenaire n’est soutenue que par sa laideur à lui, et plus la fierté, l’orgueil de celui-là augmentent, plus celui-ci renforce ses liens solidaires avec la noblesse en se serrant à ses pieds. Autrement dit, le masochiste provoque secrètement
l’esprit le plus orgueilleux de l’homme, et par l’entremise des immondices de son partenaire, l’entraîne avec lui dans l’enfer le plus ignoble et le plus répugnant du genre humain.
Le seul buste de la Joconde excite son imagination et il ne peut trouver nulle part la preuve qu’elle n’est pas sur le trône.
« Ce qui fait la beauté des femmes en fait, c’est leur langue pâteuse, leur sang, leur pus, leur bile. Il faut les voir en pensant à ce qui se cache dans leurs narines, leur gorge, leur ventre. Partout ce n’est que fange. Comment pouvons-nous désirer serrer dans nos bras un sac de
fiente ? » écrivait Odon de Cluny. Mais le masochiste, cet urinoir, ce crachoir vivant, obnubilé qu’il est par ce « sac de fiente », en aspire toutes les déjections.
Si l’on y réfléchit, en quoi cette chiotte humaine est-elle sale ? Car ceux qui se font dessus, ce sont « eux », mais pas « lui ». Lui, il se dévoue simplement à la
vidange, c’est un présupposé à l’hygiène, un nettoyeur qui apprécie s’occuper de la propreté en utilisant son propre corps. Qui (quel dieu ?) peut dire qu’il est affranchi de cette économie de la merde ? Finalement, n’est-ce pas Dieu qui est insulté à travers lui ?
Le masochiste dit : « Il y a un instant, tout cela n’était-il pas dans ton corps ? C’était une partie de ton corps. Je le fais mien. Je m’asperge de ta pisse. Je la bois. Je reçois ta merde directement de tes fesses et je la mange. Pendant que tu pisses ma bouche est directement reliée à ton cul. » (Shozo Numa, À la recherche d’une déesse)
Cette « déesse » qui ne reculerait pas devant l’évocation de ses propres déjections existe-t-elle ? Il est
impensable qu’elle ne rougisse pas au moment où on lui expose la structure de tout son appareil digestif.
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