L'histoire de Hogg
entretien avec Fiction International
Fiction International :
Vous avez terminé Hogg en 1973 et l’avez publié vingt-deux ans plus tard. Pouvez-vous nous raconter plus en détail les problèmes que vous avez rencontrés pour trouver un éditeur ?
Samuel R. Delany :
Dans le domaine de la paralittérature – par exemple, la science-fiction, la B.D., la pornographie – la relation entre la création et la publication est très différente de celle que l’on trouve dans la littérature, et il serait utile, pour comprendre les problèmes de publication du livre, de décrire des circonstances dans lesquelles Hogg a été écrit.
À la fin des années 60, une société du nom de Essex House s’est mise à développer une ligne éditoriale de pornographie hautement littéraire. Suivant le modèle de Maurice Girodias chez Olympia Press, plutôt que d’encourager des écrivaillons cyniques, quand ils n’étaient pas illettrés, qui fournissaient traditionnellement de tels matériaux textuels, à écrire pour lui, l’éditeur d’Essex, Brian Kirby, a démarché de jeunes poètes et aspirants écrivains qui n’arrivaient pas à vivre de leur plume, hommes et femmes pour qui sept cent cinquante ou mille dollars d’avance était un rempart considérable contre l’expulsion et la famine. Les contraintes formelles étaient minces. Les livres devaient parler de sexe – mais c’est tout.
L’énergie qu’il y avait autour de ces livres et de ces écrivains était immense, omniprésente, et contagieuse. J’avais vingt-six ans – et c’était difficile ne pas être entraîné. Emporté par cette vague d’énergie et d’excitation, j’ai écrit mon premier roman pornographique, Equinox.
Kindly, et Michael Perkins ont lu le manuscrit. Une nuit, la première semaine de décembre 1968 dans l’appartement de Perkins sur l’avenue A, nous avons eu une longue séance critique, et bien arrosée, jusqu’à l’aube. Cette séance a eu au moins trois résultats.
Le premier a été une gueule de bois qui a duré quatre jours. Puis, dix jours plus tard, en pleine période des bonnes résolutions, j’ai déménagé à San Francisco.
Le deuxième et troisième effets étaient deux nouveaux passages que j’ai glissés dans Equinox, « The Scorpion’s Log ». Finalement, ce printemps-là, j’étais prêt à soumettre de nouveau le manuscrit à Kirby – avant d’apprendre que Essex House avait cessé ses activités.
Le manuscrit a atterri au fond d’un tiroir.
Les derniers volumes Essex étaient, de plus, déjà sur le chemin de l’appartement de ma femme sur Natoma Street, à San Francisco, où j’habitais alors. L’énergie était toujours présente.
Au même moment, je travaillais sur un long roman, Dhalgren. Après avoir mis au point un plan assez complexe en rentrant à New York, j’avais un peu de mal à dépasser le chapitre d’ouverture. Et comme certains écrivains le font, je cherchais d’autres choses à faire pour me distraire ; l’une d’elles fut de mettre en scène une petite pièce de théâtre de Genet, Les Bonnes – en français.
Et, parce que je voulais m’entraîner à écrire un texte pornographique plus précis et avec une plus forte densité psychologique, une autre chose que j’ai faite (le quatrième effet de la soirée avec Michael, de retour à New York), a été de commencer Hogg. Par intermittence, entre mars et juin 69, le premier jet du manuscrit a rempli deux, trois, puis quatre cahiers. Puis j’ai passé du temps pour co-éditer avec ma femme, Marilyn Hacker, quatre numéros d’une revue trimestrielle du nom de Quark. Finalement j’ai pu de nouveau consacrer la majeure partie de mon énergie à Dhalgren ; et cette fois-ci ça a fonctionné.
Les cahiers de Hogg se sont retrouvés dans un
placard sur Natoma Street.
Et Dhalgreen me prenait pratiquement tout mon temps.
Entre le terminus du Bus Greyhound de San Francisco et la maison, je me suis arrêté dans un cinéma sur Market Street, où je me suis débrouillé pour perdre un cahier contenant un quarantaine de pages de Dhalgreen, si bien que quand je suis arrivé chez Paul, j’étais effondré. Mais alors Paul m’a demandé : « Tu veux récupérer les vieux cahiers que t’as laissés dans le placard ? »
Je les ai ressortis, et j’ai réalisé que j’avais la première version d’un roman que j’avais pratiquement oublié. Ça m’a rempli de joie.
Plus tard, en 72, de retour au Albert, j’ai fini la première version de Dhalgren. J’ai tapé Hogg pendant les neuf semaines suivantes. « Je crois », m’a dit Henry (mon agent), une semaine plus tard, après que je l’ai eu fini, « que tu vas avoir un peu plus de mal à vendre celui-ci que tu n’en as eu pour Equinox. » Il ne voulait pas demander à Lancer. (Ils étaient un peu justes financièrement ; une semaine après avoir publié Equinox en 1973, ils ont fait faillite). À mon initiative, nous l’avons envoyé à Girodias chez Olympia, qui avait ouvert des bureaux aux États-Unis.
Il en résulta un dîner agréable avec Henry, moi, et ce vieux chenapan mondain et charmant. Girodias était intéressé mais évasif. Quelque temps plus tard, après qu’il ait refusé le roman, il m’écrivit : « Hogg est le seul livre que, de toute ma carrière, j’ai refusé de publier uniquement à cause de son contenu sexuel. J’espère que ce livre sortira un jour, s’il vous plaît n’hésitez pas à utiliser cela comme citation, si vous pensez que cela pourrait aider à le vendre. » Hélas, quand le livre a été publié, une vingtaine d’années plus tard, Maurice était mort. Reprendre cette phrase aurait davantage semé la confusion chez les lecteurs qu’autre chose – bien que je l’adore encore.
J’ai commencé à comprendre que le chemin serait parsemé d’embûches, une fois le livre terminé, lorsque les employés du magasin de reprographie à Londres – où j’avais dépossé Hogg pour qu’il soit photocopié – m’ont téléphoné pour me dire qu’ils refusaient de faire des copies du texte. Le gérant l’avait regardé, avait lu une page ou deux, et avait demandé qu’il soit rendu au client.
Sur une machine en libre-service, j’ai photocopié Hogg, l’alimentant feuille par feuille – et je l’ai envoyé à Henry. Toujours pas très optimiste quant aux chances de publication, il m’a dit au téléphone qu’il commencerait à envoyer la nouvelle version.
Je ne sais pas vraiment où Henry a envoyé Hogg. Je ne m’intéresse pas à ceux qui refusent mon travail – uniquement à ceux qui l’acceptent. Un an ou deux après, j’ai levé un jeune irlando-américain trapu (le stéréotype, cheveux roux, des lunettes très épaisses, et couvert de tâches de rousseur) près des quais, qui m’a emmené dans son appartement à l’ouest du quartier industriel du Village. Notre conversation après le sexe a porté sur les livres. À un moment, se levant du futon et passant une robe de chambre en cachemire, il a déclaré : « Tu veux voir le truc le plus dingue et le plus scandaleux que j’ai lu à ce jour ? Attends une minute. » Il s’est approché d’un tiroir, l’a ouvert, en a sorti un manuscrit dans une pochette noire, et me l’a apporté. « Lis en cinq pages – n’importe lesquelles. Ça change rien de toute façon – vas-y ! » J’ai ouvert la pochette noire et j’ai commencé à tourner les pages de ce qui ressemblait visiblement à une photocopie de photocopie de photocopie – je ne sais combien de générations. Il n’y avait pas de titre. Ça commençait seulement à la première page.
C’était le manuscrit de Hogg.
Je ne sais pourquoi, déclarer « Hé, tu sais, en fait c’est moi qui ai écrit ce… » m’a semblé absurde.
Alors j’ai lu quelques pages. C’était bien mon roman. « C’est… assez dingue, lui ai-je dis. Comment te l’es-tu procuré ? »
Il avait eu par l’intermédiaire d’un ami qui le tenait d’un ami qu’il l’avait eu d’une maison d’édition, où le manuscrit, lorsqu’il était arrivé, avait créé un petit scandale. Avant de le renvoyer, quelqu’un l’avait photocopié rapidement sans autorisation…« J’aimerais bien le lire en entier, j’ai dit. Je pourrais en avoir un ? » « C’est possible. Même si la nouvelle copie va être très sombre… »
Malheureusement nous ne nous sommes plus jamais rencontrés. Mais je n’avais pas vraiment besoin d’un jeu.
En 77, Bantam Books a accepté d’acheter tous mes précédents livres, dont j’avais récemment récupéré les droits. Lancer avait fait faillite, si bien que j’ai aussi récupéré les droits d’Equinox. « Vous savez, a dit Henry aux gens de Bantam avec lesquels il négociait, Delany a aussi deux romans « érotiques », l’un d’eux a été publié et l’autre est toujours à l’état de manuscrit. Vous faites des choses bien avec des textes comme Venus Erotica d’Anaïs Nin. Voulez-vous aussi acheter les droits de ceux-ci ? » Quelqu’un a répondu : « Ouais. Pourquoi pas ? »
C’est ainsi que Hogg fut acheté – dans un lot contenant de nombreux autres livres – et payé – bien que personne chez Bantam ne l’ait alors lu. Henry sentait qu’il ne pouvait pas faire mieux. Un jour, chez Bantam, toutefois, j’ai demandé à Lou Aronica s’il y avait une chance qu’ils publient Hogg – sans même parler de la republication d’Equinox.
Lou m’a regardé et a éclaté de rire. « Tu sais, je les ai pris avec moi pour les lire le mois dernier. Ce sont des livres extraordinaires, Chip [surnom de Samuel Ray Delany]. Tous les deux. Mais si nous allons les publier ? » Il gloussa. « Quand les poules auront des dents ! »
Pendant une vingtaine d’années, Hogg est tombé dans l’oubli. Le livre fut présenté à quelques autres éditeurs pendant cette période. Cinq ? Quinze ? Je ne sais pas, parce que je travaillais sur d’autres choses, et (comme je l’ai dit) en général je ne suis pas informé des refus.
Mais la circulation clandestine des photocopies générait (il me semble) encore des rumeurs.
En 1899, un petit éditeur de Seattle m’a appelé. Il connaissait l’existence de Hogg. Deux semaines plus tard, Drummond ma rappelé. « Ce qu’on veut faire, a dit Ron, c’est organiser une réunion. Il faut que d’autres personnes lisent Hogg. Puis il faut en discuter sérieusement. » Ils ont décidé de réunir six personnes : quatre hommes et deux femmes – des gens qui avaient lu le livre et connaissaient bien mes autres textes.
Ils tombèrent tous d’accord pour dire que le contenu était incroyablement déplaisant : ce qu’il est. Le point de rupture entre ceux qui pensaient que le livre devait être publié et ceux qui pensaient qu’il serait dangereux de le publier (pas à cause de problèmes juridiques, mais à cause de ce qu’il pourrait faire à des lecteurs fragiles), était intéressant, toutefois.
La femme pensait qu’aussi détestable qu’il soit, il devait être publié. Elle pensait même que cette publication était impérative.
Les hommes – homos et hétéros – tendaient à penser que le danger représenté pour les esprits fragiles était simplement un trop grand risque.
Comme l’argent pour le projet été amené par l’un des hétéros, il fut finalement décidé de renoncer à le publier.
À ce moment là, Larry McCaffery eut vent du récent intérêt pour le roman – et de la controverse qu’il causait. Larry a demandé à lire Hogg et l’a emmené à Ron Sukenick et Curt White de Fictin Collective 2, qui étaient sur le point de lancer une nouvelle marque, Black Ice Books.
Est-ce que je voulais que Hogg soit publié ? Oui.
FI : La transgression est une catégorie littéraire qui a peut-être été trop utilisée ; peut on encore raisonnablement ranger Hogg dans cette catégorie ?
SRD : Quand j’ai écrit Hogg, le seul livre de Bataille que j’avais lu était une vielle édition de poche Ballantine de La littérature et le mal. Bien que Perkins était un grand admirateur des deux romans pornographiques de Bataille, Madame Edwarda et Histoire de l’œil, et me les avait conseillés avec vigueur, ils n’étaient ainsi ni l’un ni l’autre facilement accessibles en anglais. Donc. Non, je ne les avais pas lus. En 1961, j’ai lu Notre-Dame-des-Fleurs et, comme je l’ai dit, je mettais en scène Les Bonnes, de Genet, juste avant d’écrire Hogg. En fait, j’ai lu pour la première fois Le Miracle de la rose pendant que j’étais en train de l’écrire. Mais bien que j’aie alors énormément apprécié le deuxième roman de Genet, s’il a eu une certaine influence, elle était négative : l’intensification tourbillonnante de la rhétorique de Genet via la présentation d’une succession de plusieurs objets du désir, avec lesquels il n’y a absolument pas de contact physique, est précisément ce que je ne voulais pas faire avec Hogg.
Le chef-d’œuvre pornographique et surréaliste de Guillaume Apollinaire, Les Onze mille verges, dont Perkins a publié la première traduction en anglais, a effectivement été, et ce scrupuleusement, un modèle pour Equinox – bien que j’aie souhaité arriver aux mêmes effets sans tomber dans le surréalisme. (J’ai préféré utiliser des hallucinations provoquées par la drogue.) Mais pour Hogg, il n’y avait rigoureusement aucun modèle pornographique conscient.
Hogg est une histoire écrite pour susciter le trouble.
Ce n’est certainement pas davantage une lecture consolatrice que ne le sont L’Éducation sentimentale
ou Bonjour Minuit. Ray Davis perçoit dans Hogg un mélange de Mark Twain et de Dashiell Hammett, avec une bonne dose de Sade. Mais je préfère laisser aux lecteurs – et/ou aux critiques – le soin de spéculer sur d’éventuels modèles littéraires, des précédents ou des origines, plutôt que de m’efforcer de m’en démarquer. Dire que Hogg représente quelque chose de nouveau ou d’inédit bat en brèche tout ce que nous connaissons de l’intertextualité, ou de la littérature. Les textes qui sont lisibles – et même ceux qui ne le sont pas – ne sont tout bonnement pas nouveaux, au sens transcendantal. Ça ne me dérange pas de dire, toutefois, qu’il y a
vingt-cinq ans de cela, à l’époque où je l’écrivais, Hogg me faisait assurément un effet de nouveauté. Mais c’est l’illusion dont tous les écrivains ont besoin pour coucher leurs mots et achever leurs romans. (Et pour apprécier un livre dans toute sa richesse, les lecteurs ont
vraisemblablement besoin d’en faire autant.) Si je n’avais pas ressenti cela à l’époque, je n’aurais pas été capable de l’écrire.
New York,
10 août 1996
in Shorter Views, Wesleyan University Presse, Middletown, 1996