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Cahier critique
PRÉFACE À INDEX
Jean-Jacques Pauvert

SOMMAIRE

 

Entretien avec Peter Sotos
Propos recueillis par Max Robin (juin 2003)


Index est réédité aujourd’hui par Jean-Jacques Pauvert dans sa collection Lectures amoureuses ; quel sens a pour vous cette réédition, aujourd’hui ? Le texte a-t-il la même actualité ?

Ce livre a des résonances personnelles, cela va sans dire. Personnellement, je préfère considérer que son actualité est ancrée dans une époque spécifique de ma vie. Ces temps-ci, je me bats avec les rares éditeurs qui s’intéressent à mes livres, parce que je veux qu’ils soient publiés juste après avoir été écrits. Cela compte beaucoup pour moi. Et bien sûr, c’est un moyen facile d’apporter des excuses aux écrits comme au mode de vie. Cela dit, je suis convaincu que chaque livre se construit à partir du précédent. Un lecteur peut retracer mon développement ou mon déclin personnels en commençant par mon premier livre et en les lisant jusqu’au dernier. Ou bien il peut sélectionner et choisir les arguments et les goûts tels qu’ils apparaissent dans chaque livre. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire que les livres dégénèrent. Index a eu une vie fertile depuis sa première publication chez Désordres. Plus que n’importe quel autre de mes livres. L’édition française compte bien plus pour moi que toute autre...

Jean-Jacques Pauvert insiste particulièrement dans sa préface sur l’aspect réaliste de votre projet dans ce livre. Il ne s’agit pas en effet d’un « roman », et la force de témoignage qui se dégage des pages d’Index en fait aussi le prix – souvent endurant pour le lecteur. Pourtant Index n’a rien du compte-rendu journalistique. Comment définiriez-vous votre travail ?

Il y a effectivement une volonté de rendre ces informations les plus réelles possible. D’épingler puis de triturer les thèmes et les associations et les souvenirs pour les rendre plus réels, plus constants, plus éternels. J’ai du mépris pour le journalisme d’actualité. Je ne cherche surtout pas à compiler des informations par ailleurs accessibles à tous pour ensuite rechigner à donner mon opinion à quelque mystérieux public. J’assume la responsabilité des actes et des intérêts et de l’écriture. J’y tiens absolument.

Au-delà de l’humour – parfois – et de ce bêtisier ironique que constituent les extraits de journaux et les encarts insérés dans le texte (les propos d’Annie Sprinkle sur elle-même par exemple, p. 242), quel sens caché dissimulent les encarts journalistiques que vous citez au sujet des crimes pédophiles, et ce procédé de collage, fréquent dans Index ?

Honnêtement, j’espère qu’il n’y a pas de dissimulation. J’essaie d’être aussi brut et précis que possible. Les articles de presse sont les sources dont je m’entoure et la boue que je trimbale avec moi partout où je vais. La technique de collage, loin d’être une technique, est un moyen de mettre en place le système. Si je cite Annie Sprinkle c’est parce que je m’intéresse à l’histoire de la pornographie vue depuis les toilettes de Times Square à New York ou par les fans des films Avon. Ses arguments, comme la plupart des arguments qui laissent entendre que le sexe n’implique aucun degré d’avilissement ou de dégoût, me semblent très minces.

« La réalité m’appartient » ; « Je possède la moindre parcelle de ta réalité » ou encore (p.238) ce rappel que la folie la plus meurtrière n’exclut pas une « [pleine] conscience de la réalité ». De quelle « réalité » s’agit-il ?

Je ne crois pas qu’on puisse légitimement prétendre que tirer un coup, ce n’est que tirer un coup. Une sorte d’acte animal, une parade, une pulsion. Un marathon juvénile ? Je réfute également l’idée que le fait de tirer un coup ouvre une fenêtre sur l’amour ou une plus intense communion. On peut faire une cartographie du déclin d’une relation qui engloberait les interactions sexuelles. Avez-vous échangé quelques mots avec l’une des limaces graisseuses du Dépôt, après ? La semaine dernière j’ai rencontré un gros tas à Los Angeles, plutôt gentil, au MB [sex club, NDLR], qui vous tire les cartes de tarot quand il n’est pas occupé à autre chose. J’aimerais penser que ces gens sont plus intelligents, qu’ils méritent mieux que les situations dans lesquelles ils se trouvent. Telles qu’elles m’apparaissent. Cependant je crains de ne pouvoir dire cela en toute sincérité. J’aimerais penser que la réalité se situe quelque part entre ce que tu veux et ce que tu obtiens. Mais dernièrement j’en arrive à penser qu’elle se trouve entre ce que tu peux te permettre d’acheter et ce qui est à vendre. Non pas que tout soit aussi simple que ça. Encore heureux, putain. Peu de gens, de nos jours, font mine de n’offrir que leurs corps.

La pornographie, l’obscénité et la violence sexuelle sont-elles la manière la plus sûre de mettre à jour la réalité ?

Elles mettent à jour le sexe et non la réalité, bien entendu, et ce rarement, encore. L’acte photographique, c’est du sexe. Un de mes amis a tenté d’avoir une approche documentaire des sex-clubs avec glory holes aux États-Unis. Les photos sont tellement melleures que l’expérience. Parce que les photos – contrairement à l’acte – ne sont pas du sexe. À moins que vous ne vous donniez beaucoup de mal pour les transformer en quelque chose de sexuel. Il y a un livre, Silence rompu [de Depardon, NDLR], qui illustre encore mieux cette idée. Avec ce vernis de violence sexuelle. Connaissez-vous ces groupes sur Internet qui rassemblent des pervers souhaitant échanger leurs photos préférées sur lesquelles ils se masturbent ?

L’image – celle des vidéos porno les moins coûteuses et les plus choquantes en particulier – est très présente dans votre écriture, on a le sentiment, plus qu’une simple utilisation d’un matériau, d’un véritable vampirisme. L’image est aussi le moyen de passer à la postérité et de ne pas permettre cette échappatoire qu’est l’oubli (p.224). L’image est-elle plus forte que l’écriture ? Parlez-nous de votre rapport à l’image. N’avez-vous jamais envisagé d’illustrer votre propos par l’image ? L’écriture redouble-t-elle la force de l’image ? Les mots sont-ils plus forts – plus violents, plus cruels – que l’image ?

C’est une question très intéressante, qui pose problème. Les images et le fait d’en faire collection sont une véritable obsession pour moi, vous ne pouvez vraiment pas savoir à quel point. Même si j’essaie d’être aussi clair que possible à ce sujet. Surtout dans mes derniers travaux. Mais je récuse l’idée que les vidéos et les photos hantent davantage les gens que le vacarme qui fait rage dans leurs crânes. Récemment j’ai passé beaucoup de temps avec des images tirées de certaines vidéos de Jamie Gillis décrites dans Index. Jamie s’inquiète de la réaction que pourraient avoir des filles si elles voyaient leurs visages et leurs corps dans un contexte différent – c’est-à-dire, non sur les écrans télé des masturbateurs pervers mais en librairie. Bien évidemment, on nous rebat constamment les oreilles avec de tels arguments. À telle enseigne qu’aux États-Unis les lois anti-pornographie infantile se fondent sur le principe que la circulation des images perpétue la maltraitance sur les esprits en formation des jeunes victimes et hypothèque leur vie adulte. Quoi qu’il en soit, mon expérience me permet d’affirmer que ces choses sont faciles à dire et difficiles à prouver sans accepter au préalable des principes aussi vaseux que le respect, l’amour, et la sollicitude romantique.

J’ai envie d’extraire le plus de choses possibles des photos qui me fascinent. Je pense souvent que l’art et la photographie appartiennent seulement en partie à leur auteur, et qu’ensuite c’est au spectateur de se mettre au travail. Ce qui signifierait que c’est moins l’œuvre qui a de la valeur que le temps que l’on passe avec.

Vous voulez à tout prix voir, et avant tout ce qui est caché – d’où vos témoignages de librairies spécialisées au Japon par exemple, ou de ce qui ressemble fort à un authentique snuff movie (p. 289). Comme s’il vous fallait mettre en lumière une part d’ombre sur laquelle notre regard glisserait avec indifférence – une sorte de « lettre volée », qui serait là sous nos yeux mais qu’on ne prendrait même plus la peine de voir…

Je ne cherche pas à attirer l’attention des gens sur quelque chose qui nécessiterait des explications. On me dit souvent que je dénonce l’hypocrisie et que je transgresse les tabous. Je ne suis pas d’accord. Si j’offre un tel alibi aux ados qui en ont besoin, je m’en réjouis. Mais si le lecteur reste indifférent, alors mieux vaut que je ferme ma grande gueule. Certains ont une tendance vraiment exaspérante à considérer l’art comme une sorte de projecteur que l’on braquerait sur quelque chose qui était tranquillement en gestation avant que le premier branleur assez chanceux ou prétendument intelligent pour prendre l’initiative attire votre attention paresseuse là-dessus.
Ces librairies japonaises étaient soumises à des lois différentes de la loi américaine ou française. Où que j’aille, je ressens toujours cette envie de trouver le matériau stocké et de choisir parmi ce qui est à l’étal.

Le dernier mot du texte français est « immatérielle » au féminin. Index traite-t-il donc de représentation et d’image avant tout ? Ou bien concevez vous votre livre comme un témoignage d’une réalité totalement vécue et assumée ?

C’est une excellente question. Je ne connais pas le degré d’insatisfaction que l’on est supposé éprouver lorsque l’on part en chasse, sexuellement. C’est sans doute selon ce degré que l’on va trouver certaines situations acceptables et d’autres inacceptables. En tout cas il me semble que l’on éprouve suffisamment d’intérêt à voir ce qui est à vendre puisqu’au bout du compte on se retrouve toujours diminué mais fasciné. Je ne cherche pas à être vague. J’ai d’énormes regrets que je ne pourrais pas nier quand bien même je le voudrais.


Le mal est inhumain, anormal (une perversion?) ? Il retranche tout de l’homme et ne lui apporte rien ?
Le sexe est-il par excellence le lieu où s’exprime le mal ? Voire une forme de dualité qui est au fond de chacun de nous (p.185) ?


C’est à vous de me le dire. Ces notions de bien et de mal, de cruauté et de gentillesse me laissent absolument perplexe. Je ne crois pas qu’il s’agisse de pulsions incompatibles. Souvent j’ai horreur d’avoir à tirer une idée aussi élevée et prometteuse que le sexe vers le bas, à un niveau où je me sente à l’aise. Ça porte à rejeter tous les fantasmes. Et non à les entretenir. La définition courante pour décrire ce qui est humain ou normal exclut l’égoïsme. Ou privilégie ce qui est au service ou aux petits soins des autres. Il me semble que ces idéaux deviennent moins évidents lorsqu’on les recherche dans le sexe.

On a le sentiment à vous lire que le sexe est inutile, seule la pensée, la réflexion le sont. Qu’en pensez-vous ? (p.69 et p.102)

C’est dans le cerveau que l’on vit. Le corps et son acceptation en société passent par différents filtres. Je cherche désespérément à comprendre ce que je fais et à considérer ces actes et ces impulsions non comme des pulsions ou des compulsions mais comme des décisions conscientes. Quelle est la finalité du sexe ? Certainement pas la procréation qui est une chose absolument écœurante. Et on ne trouve pas même assez de pornographie consacrée aux femmes enceintes pour suggérer que ce serait là la finalité du sexe. Le marché vidéo est bien plus étendu pour la scatologie, les enfants ou les femmes qui baisent avec des animaux. Le mot sexe n’est plus valide pour définir exclusivement un acte de masturbation ou de pénétration ou bien l’orgasme. Et si l’on cesse de réfléchir à cet énorme cirque qu’est le sexe, on finit dans des taudis grouillants de populace à échanger une pipe à crack avec son voisin.

La merde (p.128), la mise en scène sadienne des corps (p.109), le contrat avec la prostituée (p.108) : votre éditeur d’aujourd’hui fait une allusion claire et directe aux 120 Journées. Que pensez-vous de ce parallèle entre Index et le texte de Sade ?

Les Cent vingt journées est un texte difficile à disculper. Étant donné qu’il a été écrit en prison. J’espère que la même idée – selon laquelle j’écrirai mes textes pour un public d’une seule personne, moi-même – est pertinente. Ce qui compte le plus pour moi, ce sont les goûts de Sade. Je ne cherche pas à être anti-intellectuel. Cela dit, la comparaison la plus pertinente, de mon point de vue, réside dans le fait que ce matériau puisse générer d’autres choses qu’une simple giclée de sperme.

Traduit de l'anglais par Laurence Viallet