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cahier critique
Les ouvrages
Égoiste, infime
septembre 2005
Au fait
avril 2005
Index
mai 1999
FICHE AUTEUR

BIBLIOGRAPHIE
 
Cahier critique
PRÉFACE À INDEX
Jean-Jacques Pauvert

SOMMAIRE

 
Peter Sotos
Chip Smith

Comment qualifier les textes de Peter Sotos ? Avec Tool et Special, le terme éculé de métafiction devient presque pertinent, et d’autant plus grinçante ; on découvre dans ces expérimentations une discipline structurelle et une perspicacité narrative soigneuse qui semblent fonctionner. Mais si les livres « de jeunesse » de Sotos paraissent s’inscrire dans la mouvance vaguement définie d’une littérature plus facilement prétentieuse ou de genre, ces raccourcis formalistes se brouillent dans chaque volume de la trilogie publiée chez Creation – Index, Lazy, Au fait [Tick].

Alors, que faire des extrapolations psycho-sexuelles de Peter Sotos, racontées sur un rythme hypnotique, marquées par leurs frénétiques digressions paraphiliques et leur esthétique à gros grain inspirée par les média et le true crime ? Comment sommes-nous censés aborder ces documents familiers et toutefois étrangers, qui prennent racine dans un mémoire narré sur le ton de la confession biaisée et sont ponctués de tournures de style et d’esprit vertigineuses et d’une intensité émotionnelle singulière – par une impression de familiarité ébranlée ou une vile répugnance ?

Le pire serait sans doute d’adopter la sortie de secours allègrement proposée par l’auteur lui-même et d’inscrire toute l’œuvre dans le domaine de la pornographie bas de gamme.

Dans son dernier livre, et sans doute le plus radicalement introspectif, Selfish, Little : The Annotated Lesley Ann Downey, Peter Sotos met en évidence la banalité de tels jeux. Mais il nous facilite également les choses : « Je ne pense pas que l’art devrait aller au-delà d’un certain point », écrit-il.

L’âge vous force à reconnaître les changements et les déceptions. Mais la vraie valeur de l’art naît de la confrontation avec un langage qui est provoqué par un manque, le manque de ce qui vous obsède. Et qui finit par vous coincer. […]

Les arrêts le long de cet éternel retour sembleront familiers à un public d’habitués, tout comme le sera la longue construction d’une sexualité brutale, homosexuelle, désespérée, désormais omniprésente. Goût pour les épaves infectées et les bordels homosexuels qui est cultivé, qu’on le veuille ou non, précisément à cause de ce manque provocateur.

[…] Selfish, Little est divisé en trois grosses parties, dont les narrations discursives produisent une sorte de palimpseste se fondant sur des extraits d’interview précédemment publiées, des questionnaires et des fragments de dialogues non identifiés. La forme émergente pourrait être celle d’une spirale centrifuge, mais l’on pourrait arguer contre.

[…] Nous sommes confrontés à une chose à la fois inquiétante et implacable : cette intersection où les obsessions personnelles et les hypocrisies mesquines fusionnent dans les contours d’image fixe d’atrocités précises convoitées avec lubricité ; où les inférences de l’univers égocentrique de Sotos, référencé de façon toute personnelle, convergent vers des sujets sur lesquels il braque ses projecteurs, s’introduisant ainsi dans votre conscience, lecteur. D’une façon ou d’une autre.

[…] Tout cela a des implications, et il est bon de noter que Selfish, Little se distingue par la candeur avec laquelle Sotos parle de son œuvre, et la manière dont elle est perçue et mal interprétée.

Créant un parallèle prudent avec l’art de Francis Bacon, « le seul peintre qui transcende les mots par des formes reconnaissables » Sotos limite les alternatives et réduit sa tâche à son essence la plus vicieuse. […]

Sous les rêveries les plus solipsistes du marquis de Sade, nous affirme-t-on fermement, le lecteur attentif discernera l’esquisse de quelque chose de beaucoup plus profond. Par leur myriade de négations et de permutations, les atrocités de Juliette, précisément chorégraphiées, délimitent ce qui pourrait être considéré, en creux, comme une sorte d’ordre moral.

Mieux encore, en convoquant et cataloguant ces cruautés fantastiques, le pernicieux Marquis de Sade nous donne un aperçu révolutionnaire des origines d’une sexologie qui devient un schéma de pouvoir, une structure inventée et réappropriée en vue de l’agrandissement systémique de nos oppresseurs capitalistes. Mais Foucault nous dit quelque chose d’un peu différent, toutefois.

Ou bien il y a le jeu de mots dont Klossowski le lettré prend bien note, et avec lequel il nous ennuie ; les inférences transgressives et
existentielles qui consumèrent un autre pervers français appelé Bataille ; les mesures baroques et la dextérité complexe et mathématique de la composition au sujet desquelles d’autres critiques et universitaires toujours plus ennuyeux et férus de linguistique pourraient ergoter.

Il y a également, pouvons-nous toutefois imaginer, d’innombrables raisons et excuses toutes faites défendues par les critiques. Même les dilettantes arrivent à produire suffisamment de blé à moudre pour vous faire oublier votre érection un petit moment.

Il n’est pas question ici de nier le discernement de l’œuvre indéniablement capitale de Sade, ni son héritage. Non, si nous sommes préoccupés actuellement, c’est par cette omission contemporaine et ostentatoire.

Est-ce de Houellebecq dont on nous rebat encore les oreilles ? Le mauvais garçon nihiliste des lettres françaises dont les romans pseudo-satiriques flirtent assez près de dures vérités et d’une xénophobie chic pour être qualifié de dernier représentant de la misanthropie française ?

Il ne peut s’agir de Dennis Cooper. Sa cuisine pulp de crimes à la sauce d’une esthétique banale, fashion et gay, ne mérite pas qu’on s’y arrête plus longuement, n’est-ce pas ? Son dernier livre était carrément illisible.

Peut-être faudrait-il alors parier sur William Vollmann. Sa prose est assez dense pour être dans l’air du temps et ornée de tous les accessoires postmodernes. Et son magistral traité en plusieurs volumes, Rising up and Rising Down, évince si parfaitement bien tout intérêt profond pour la violence à notre époque qu’il serait vulgaire de soupçonner que la moindre trace de sublimation sombre vienne souiller les vies fictives de ses personnages fictifs, conçus métaphoriquement, prostituées et clochards.

Dans sa monographie Le Marquis de Sade et sa complice, Jean Paulhan estime que le sadisme peut être compris comme la mise à l’épreuve d’une vérité si difficile et si mystérieuse qu’une fois reconnue comme telle elle devient instantanément et miraculeusement évidente.

Cette quête absolue d’une connaissance ineffable réside au cœur de Selfish, Little, et – dans une moindre mesure – au cœur de l’œuvre et de l’écriture de Peter Sotos en général. Toutes sortes de tournures idiosyncrasiques et de frissons révélateurs participent à cette excavation, mais si vous venez chercher une vérité transcendale ou une illumination morale, alors vous avez manqué l’accroche (pourtant pas si subtile). Souvenez-vous : ces hommes viennent par tous les chemins de la vie.

Alors laissez les autres gars à leurs petits jeux et leur statut de mauvais garçon marginaux. Car seul Sotos refuse de faire semblant et de s’excuser. C’est ce qui le distingue. Et c’est ce qui le disqualifie. Revenez dans cent ans.