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Par Jordi Batallé Jordi Batallé : Nous présentons l’édition française de deux textes devenus légendaires dans la littérature argentine : Le Fjord et Sebregondi recule d’Osvaldo Lamborghini. Publiés par Éditions Désordres, traduits par Isabelle Gugnon. Demain ils seront lus par Camilo Racana à la galerie Blue Books. Pour parler de cet événement, nous recevons au salon du livre de la porte de Versailles, l’opérateur culturel Camilo Racana. Camilo, peux-tu nous dire qui était Osvaldo Lamborghini, décédé il y a vingt ans à l’age de quarante ans ? Camilo Racana : JB : C’étaient des éditions absolument confidentielles. Je crois qu’il fallait demander rendez-vous au libraire pour les acheter ? CR : Ce n’était pas mon cas ! Malgré l’époque, qui était terrible à Buenos Aires, les librairies restaient ouvertes tard la nuit et lors de déambulations nocturnes le long de l’avenue Corrientes, en sortant du théâtre ou quelque autre chose, je me souviens d’avoir acheté Sebregondi. C’était un joli petit volume, il y avait un doigt sur la couverture. L’actrice Tina Serrano m’avait parlé de l’œuvre pour la première fois en 76. Très peu de temps après, j’ai lu Le Fjord. Et ma première réaction, c’était le sentiment d’être possédé par la force du texte. JB : C’est un texte iconoclaste, scatologique. Dans la première éditions de Novelas y Cuentos parue chez Serbal en 88, César Aira se demande comment on peut aussi bien écrire. CR : Lamborghini rentre dans la beauté. Il façonne chaque mot, la phrase, la prose. Les œuvres sont construites. Sont une impressionnante architecture littéraire. Peut-être, ce grand travail littéraire est le moteur de sa propre destruction. L’exaltation un des principaux éléments. L’exaltation, aller vers avant, vers le bord de l’abîme. JB : Comment fut perçu ce texte en Argentine vers la fin des années 70, Il fut censuré ? CR : La première édition de Le Fjord possède une postface épilogue de German Leopoldo Garcia. C’était une petite édition, un petit tirage. À cette époque, un titre de Borges était vendu à 300 exemplaires. Beaucoup de titres étaient édités mais en petite quantité. Nous nous passâmes les livres entre nous, ils étaient chers. Je n’ai pas le souvenir d’un livre occulté. Je suis resté en Argentine jusqu’en 78 et depuis 75, et ces livres, je les avais. JB : Pour que nous auditeurs se rendent compte de cette œuvre, peux-tu nous lire une page ? CR : Tu m’as donné la version en espagnol et je lirai la première partie, le commencement du Fjord. Je devrai éclaircir certains aspects du texte. D’abord voyons la force de l’écriture. (lecture) JB : C’est un texte brutal. Une fable politique du peronisme. C’est la naissance de quoi? CR : Cette oeuvre fut écrite lors d’un moment-clé de l’Argentine. Pendant les années 60, le péronisme est interdit, il est interdit de parler du péronisme, le parti péroniste ne peut exister. En somme, le péronisme est poursuivi. Lamborghini écrit sur une formation sociale qui l’obsède et qu’il reprendra le long de son travail : le syndicalisme, refuge de la classe ouvrière péroniste. JB : CGT. CR : La CGT n’arrive pas à accoucher. Et encore, pourquoi tant d’effort si le nouveau-né est un désastre. L’autre personnage est le Fou Rodriguez. La Force despotique. Avant de le nommer, il faut le voir sous plusieurs angles. Je ne le vois pas comme l’image de Perón, malgré la similitude de la phrase « son effroyable fouet enroulé autour de la taille » se trouve dans Isadora, Federala y Mazorquera du poète argentin du XIX siècle Hilario Ascasubi pour présenter le tyran Rosas. Je ne crois pas possible de continuer à lire Lamborghini les yeux voilés. Le Fou n’est pas Perón mais la matérialisation d’une réalité que Lamborghini absorbe en permanence et transforme. C’est un poète. JB : On parle de Borges comme du grand poète argentin. Il est présent dans l’œuvre de Lamborghini qui se demanda comment écrire après Borges. A-t-il fait avancer la littérature argentine ? CR : L’affaire Borges est compliquée. Il politise la scène argentine différemment des bases littéraires péronistes. Borges se soustrait d’un aspect de la réalité sociale en écrivant d’après une autre réalité. Chez Borges cette élucubration s’élague. Elle est vaste. Il est surprenant de penser l’histoire de la littérature argentine comme s’il s’agissait de fragments quand elle n’est qu’une masse dynamique. Chez Borges il y a un texte important, très proche du Fjord. Il s’agit d’un pamphlet écrit avec Bioy Casares pendant le « moment » péroniste. Ce texte est aussi inspiré par un poème de Hilario Ascasubi, c’est La Resbalosa. JB : Il faut souligner le travail d’Isabelle Gugnon, la traductrice. Ces textes sont difficiles à traduire ? CR : C’est en lisant les textes édités par Aira qu’il est possible d’absorber la totalité du travail d’écriture et c’est là que la difficulté apparaît. Il y a un façonnage par le mot plus que par le sens et son interprétation. JB : La scatologie et la brutalité du langage nous fait penser à un Lamborghini marginal, la réalité était autre. Il était une sorte de dandy, possédant une culture très large. CR : Oui, si l’on pense au dandy tel Baudelaire à Bruxelles. Une relation avec le monde nacré, comme Aira dit, les excitants. Un dandysme comme on le comprenait au XIX siècle. Une dérive entre le dandy et le maudit. C’est dans ce sens qu’il est un exemple parmi tant d’autres êtres de Buenos Aires. Buenos Aires a beaucoup de ça. JB : Merci beaucoup, Camilo Racana. Demain, en présence d’Isabelle Gugnon vous allez lire ces textes. Ils sont édités en français par Désordres et en espagnol par Sudamericana. extraits de l'emission Cultura al dia (RFI en espagnol)
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