Kathy Acker
Dennis Cooper
Samuel Delany
Mike Duff
Michael Gira
Laura Hird
Shozo Numa
Osvaldo Lamborghini
Sylvere Lotringer
René Schérer
Peter Sotos
David Wojnarowicz
 
 
Cahier critique
Titre paru

Sang et stupre au lycée
Janvier 2005

BIBLIOGRAPHIE

FICHE AUTEUR

 
Cahier critique

SOMMAIRE

 
Notes

1.
Au nombre de telles collaborations il faut compter en particulier le spectacle de Birth of A Poet (1985), monté par Richard Foreman avec David Salle et Peter Gordon autour d'un texte de Kathy Acker, ainsi que le spectacle monté en 1985, en France et en Italie, par Foreman à partir du texte de Kathy Acker, My Life, My Death by Pier Paolo Pasolini.

2.
Kathy Acker, Hannibal Lecter, My Father.

 
   
3.
Artistes américains apparus à la fin des années 70 et auxquels le nom de "simulationnistes" a été donné en raison de leur référence à Simulacres et Simulation de Jean Baudrillard. Ils retiennent des analyses de ce dernier que dans notre société, le réel est toujours déjà médiatisé.


4.
Kathy Acker elle-même rapproche d'ailleurs sa pratique intertextuelle du travail de Sherrie Levine, cf :, "A conversation with Kathy Acker", The Review of Contemporary Fiction, volume 9, numéro 3, automne 1989, p. 13).


 
   
5.
Kathy Acker, entretien avec Régis Durand, Art Press 87, décembre 1984, p. 50.

6.
Jacques Derrida, Signéponge, p. 29-30.

7.
C'est bien d'ailleurs ce qui lui valut, en 1986 en Allemagne, la condamnation pour immoralité de Blood and Guts in High School, par la commission statuant sur les publications dangereuses pour les mineurs.
 
8.
"Le concept d'intertextualité sert au telquelien à proclamer la bonne nouvelle de la mort du sujet", "L'intertextualité: enquête sur l'émergence et la diffusion d'un champ notionnel", Marc Angenot, Revue des sciences humaines, tome LX n. 189, 1983, p. 125.

9.
Jacques Derrida, Signéponge, Paris, Seuil, 1988, p.29.

10.
Francis Ponge, L'Atelier contemporain, Paris, Gallimard, 1977, p. 153
 
 
In Memoriam : de l'identite defunte,
ou Kathy Acker, "auteur-éponge"

par Anne Tomiche
[Résumé]
lire l'article entier (pdf)

In Memoriam to Identity est le titre d'un roman publié en 1990 par Kathy Acker, auteur américain contemporain qui publie depuis plus de vingt-cinq ans et qui fait depuis longtemps partie de la "scène" artistique new-yorkaise où elle a travaillé avec des dramaturges (Richard Foreman), des musiciens (Peter Gordon, Philip Glass), des peintres (David Salle), des cinéastes (Stan Brakhage, Stan Rice) et où elle a réalisé de nombreuses performances 1. Mais au-delà de ce titre spécifique, l'expression "in memoriam to identity" semble appropriée pour caractériser ce qu'il advient du concept d'identité dans l'ensemble de l'œuvre de Kathy Acker. L'idée que le personnage, l'auteur, le sujet, l'identité puissent être morts n'est pas nouvelle. Il ne s'agit pas simplement de penser que, dans certains états (poétiques ou mystiques par exemple), le sujet devient un être sans forme stable, un caméléon, mais que c'est l'essence même du sujet qui est à chercher du côté de la non-détermination plutôt que du côté de la détermination. Imprégnée du poststructuralisme français lu aux États-Unis (en particulier Deleuze, Foucault et Derrida), Kathy Acker le sait bien. […]

La question qui sous-tend l’œuvre de Kathy Acker est celle d'écrire après la mort de l'identité, d'écrire in memorian to identity, non pas pour déplorer avec nostalgie la fin du sujet mais pour en prendre acte et en explorer les conséquences et les corrélats. […]

Identités instables, changeantes et plurielles

La plupart des textes de Kathy Acker, surtout jusqu'au milieu des années 80, sont écrits à la première personne: un "je" parle – "I wanted to explore the use of the word I, that's the only thing I wanted to do", dit Kathy Acker dans un entretien avec Sylvère Lotringer 2. Mais une telle affirmation – "un 'je' parle" – est intenable tant le sujet de l'énonciation est instable. Cette instabilité tient, non pas vraiment à une incertitude quant à l'identité du sujet qui parle, non pas non plus à une absence de qualités ou à une "sans-qualitude" du sujet, mais plutôt aux affirmations multipliées d'identités différentes et à l'accumulation de qualités incompatibles. […]

Dans les écrits de Kathy Acker, c'est donc bien "je" qui parle, mais il ne s'agit ni d'un personnage ni de l'auteur. Il ne s'agit assurément pas d'un sujet, singulier et singularisable, individuel et unifié. Il s'agit plutôt d'une voix instable, tissée de voix plurielles, qui migre avec aisance d'un personnage à l'autre, qui n'en est aucun au singulier mais qui les absorbe tous, d'un flux plus que d'une voix. […]

Position auctoriale et nom propre

Cette instabilité de l'identité affecte également la position auctoriale, toujours brouillée dans les textes de Kathy Acker. Non seulement "Kathy" est un personnage à l'intérieur des romans, c'est-à-dire que l'auteur est personnage, au même titre que les autres personnages, fictifs ou renvoyant à des personnes réelles, non seulement les personnages qui ne s'appellent pas Kathy sont souvent des auteurs (et se nomment Rimbaud, Sade, Pasolini), mais de plus la position et la signature auctoriales sont très souvent redoublées. […]

 Intertextualité et impropriété

La propriété que les récits de Kathy Acker remettent en question n'est pas seulement celle du nom mais aussi celle du texte: c'est non seulement l'identité des personnes (personnages, auteurs) mais aussi celle du texte qui est en jeu. […] Appropriation, recyclage et transformation de textes littéraires célèbres; utilisation, manipulation et déformation de figures littéraires et historiques; juxtaposition de ces textes et figures canoniques et de textes relevant de la para-littérature et de la culture populaire (magazines féminins du type Cosmopolitan Magazine, romances sentimentales à l'eau de rose, revues pornographiques, etc.): il n'est pas un seul texte de Kathy Acker qui échappe à une telle pratique. […]

Textes faits d'autres textes, les écrits de Kathy Acker relèvent donc à la fois d'une esthétique de la reprise et de la réappropriation, et d'une esthétique du patchwork, du montage, du collage et du mixage des éléments réappropriés. Le travail de Kathy Acker, qui ne se limite d'ailleurs pas à l'écriture puisqu'elle compose de la musique, dessine et a pratiqué, en particulier dans les années 70, l'art de la performance, résonne avec celui des artistes américains contemporains que la critique désigne sous le nom de simulationnistes 3 (Elaine Sturtevant, Mike Bidlo, Philip Taaffe, Richard Prince et surtout Sherrie Levine). Comme Kathy Acker, Sherrie Levine s'approprie des œuvres existantes et appartenant à la grande tradition de l'histoire de l'art 4 . […]

Si la première caractéristique de la pratique intertextuelle de Kathy Acker est de mettre en question les concepts d'originalité et de propriété en poussant au plus loin les collages d'appropriations, sa deuxième caractéristique est d'en souligner la violence destructrice. Rien d'étonnant alors à ce que le contenu diégétique de ces récits réfléchisse la violence de leur construction par juxtaposition d'autres textes déformés. Les nombreux viols, les atteintes à l'intégrité du corps et les violences sexuelles autour desquels sont construits tous les textes de Kathy Acker réfléchissent au niveau diégétique la nature de l'intertextualité telle que la pense Acker. Dans tous ses romans on retrouve une mère qui se suicide, un père, souvent violent, toujours incestueux, dont la fille, désespérément en quête d'amour, est la victime sexuelle. L'inceste père/fille devient la métaphore de la relation intertextuelle.

Intertextualité et obscénité: le non-propre dans tous ses états

Enfin, dernier aspect de la pratique intertextuelle de Kathy Acker que je relèverai, propriété et propreté vont de pair pour remettre en question le concept du propre: le refus de la propriété, de ce qui appartient en propre (nom, corps, texte), s'accompagne du rejet de la propreté, de ce qui est propre. Pour Kathy Acker, c'est dans l'excrément du déjà écrit que l'artiste s'approprie ses matériaux. La textualité, qui n'est qu'intertextualité, fonctionne suivant le modèle de la circulation excrémentale: d'abord la nourriture, ensuite l'excrément, qui pue, révulse, choque, offense, et que l'artiste recycle. Quand Acker s'approprie des textes littéraires canoniques, elle ne se contente, on l'a vu, ni de copier, ni de transcrire, ni de transposer. Elle les déforme, les oblitère et les transforme en obscénités. […]

De la métaphore de l'araignée, qui incorpore et s'approprie des proies, des textes, dans sa toile, on glisse alors vers l'autre métaphore que Kathy Acker utilise pour se définir comme "auteur-éponge" 5 . Ni simplement une chose, ni simplement un végétal, ni simplement un animal, l'éponge est à la fois, dit Littré, un "zoophyte", animal pluricellulaire des mers chaudes, la "substance légère et poreuse provenant d'un zoophyte marin", et l'objet fait de cette substance. […]

De l'araignée à l'éponge on retrouve Francis Ponge, "auteur éponge" lui aussi quoique différemment de Kathy Acker, auteur dont, Derrida l'a montré, l'éponge constitue la signature. Ponge "aime le propre: ce qui lui est propre, ce qui est propre à l'autre, c'est-à-dire à la chose toujours singulière, ce qui est propre pour n'être pas sale, souillé, écœurant, dégoûtant" 6. […] L'éponge que condamne Ponge, qui garde indistinctement le sale et le propre, est précisément celle dont se revendique Acker, qui donne à entendre le sale et l'obscène dans le propre de la littérature la plus canonique, qui juxtapose le sale et le propre en associant volontiers Shakespeare, Dickens ou Cervantes transformés à des inscriptions obscènes de toilettes publiques ou à des passages de romans pornographiques. Non pas, chez Acker, écrire contre le sale, mais écrire avec le sale 7.

Si l'intertextualité telle qu'elle a été théorisée à partir des années 60 sonne le glas du sujet un et individuel, de l'auteur comme sujet individuel, du texte comme propriété originale d'un tel sujet individuel 8, et résonne donc "in memoriam to identity", ce qui s'affirme à travers l'intertextualité telle que la pratique Kathy Acker c'est un sujet pluriel, instable, dont l'instabilité interroge le propre, à la fois la propriété et la propreté – "il n'y a après tout, entre l'une et l'autre que la différence d'un I", notait Derrida à propos de Ponge 9 , un "I" dont Ponge soulignait précisément la polysémie (à la fois lettre, signe du sujet, et signe de l'unité, de la singularité): "I (i), J (e), I (un): un, simple, single, singularité [...] Minceur pour exprimer la multiplicité des I" 10.

 

Anne Tomiche,
Université Clermont-Ferrand II

In Poétiques de l’indéterminé. Le caméléon au propre et au figuré Sous la direction de Valérie-Angélique Deshoulières Publications de l’Université Blaise Pascal, collection Littératures, 1998
Pages 313-331