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David Wojnarowicz
 
David Wojnarowicz
 
David Wojnarowicz
cahier critique
Titre paru
Chroniques des quais
Chroniques des quais
Août 2005
Au bord du gouffre
Au bord du gouffre
Février 2004

FICHE AUTEUR

BIBLIOGRAPHIE

EXPOSITIONS

Galerie Wojnarowicz
Wojnarowicz galerie
 
Cahier critique
DAVID WOJNAROWICZ
Félix Guattari

SOMMAIRE

 

 

 
Wojnarowicz,
un homme d'exception

par Patrick Thévenin

Au bord du gouffre, le roman bouleversant de David Wojnarowicz, un artiste engagé et enragéé dans sa lutte acharnée contre le sida et ceux qui s’en sont fait les complices, est publié douze ans après sa mort par le serpent à plumes.

David David Wojnarowicz était homosexuel, écrivain, photographe, perfomer... Un artiste issu de la scène de l'East Village des années 80, ami des photographes Peter Hujar et Nan GoIdin. Il est mort du sida le 22 Juillet 1992, à l'âge de 37 ans. Une semaine, plus tard, Act Up-New-York, dont Wojnarowicz était proche, organisa une manifestation ; on pouvait lire sur les banderoles noires que tenaient les militants : « David Wojnarowicz, 1954-1992, mort du sida à cause de la négligence du gouvernement. » L'enterrement de l'artiste fut un symbole de la lutte menée par Act Up, un symbole violent que David avait lui-même appelé de ses vœux lorsqu'il écrivait un an auparavant dans son chef-d'œuvre Au bord du gouffre, enfin traduit en français et publié au Serpent à Plumes : « Imaginons que les proches organisent une manifestation chaque fois qu'un amant, un ami ou un inconnu meurt du sida. Imaginons qu'à chaque fois qu'un amant, un ami ou un inconnu meurt de cette maladie ses amis, ses amants ou ses voisins s'emparent du corps pour foncer vers Washington DC et franchissent en trombe le portail de la Maison-Blanche et s'arrêtent dans un crissement de pneus pour déposer le linceul sans vie sur les marches du perron. Qu'il serait réconfortant de voir ces amis, ces voisins, ces amants et ces inconnus marquer le lieu et l'époque et l'histoire d'une pierre blanche.»

L'histoire raconte que David a connu son premier client à l'âge de 9 ans. Il s'est ensuite mis à fréquenter les cinémas de la 42ème Rue, à New York, véritables repaires de tapins et de michetons.

David Wojnarowicz est né dans le New Jersey, où il a passé ses premières années entre un père marin, alcoolique et violent qui finira par se suicider et une mère curieusement détachée. David a 2 ans lorsque sa mère divorce et obtient la garde de ses trois enfants, dont elle ne s'occupe guère. Le père les kidnappe. S'ensuit une course-poursuite avec la justice ponctuée de déménagements, de scènes de violence, de menaces au revolver. Alors que David est âgé de 8 ans, sa sœur retrouve la trace de leur mère dans le Bottin. David la revoit épisodiquement. Mais on n'en sait pas beaucoup plus sur l'enfance de l'artiste, qu'il laisse volontairement dans le flou. La mère initie son fils à l'art, et ce dernier se met à la peinture. Il trouve son inspiration dans la rue où, très tôt, il commence à se prostituer. L'histoire raconte que David a connu son premier client à l'âge de 9 ans. Il s'est ensuite mis à fréquenter les cinémas de la 42ème Rue, à New York, véritables repaires de tapins et de michetons. À 12 ans, David fugue des semaines entières, erre de clients en clients, d'amants de passage en déceptions sentimentales. Adolescent, inspiré par le mouvement beatnik, il traverse les États-Unis, comme Kerouac en son temps, vivant d'expédients et de passes, avant de revenir se poser à Manhattan à la fin des années 70. Là, il se lance dans l'aventure musicale avec un groupe punk appelé 3 Teens Kill 4, No Motive. Pour subsister, David travaille dans des night-clubs, tout en continuant à peindre et à écrire ses carnets intimes. Il rencontre le photographe Peter Hujar, qui le pousse à exorciser ses démons et à se lancer dans une « vraie » carrière artistique. Rapidement, il sera obnubilé par l'homosexualité, dans ce qu'elle a de plus choquant aux yeux des homophobes : le sexe entre hommes. L'arrivée d'une maladie inconnue, et incurable - que certains petits malins nomment alors le « cancer gay », et qu'on appellera plus tard le sida -, complique encore les choses. Au bord du gouffre est un roman tout entier centré sur la maladie et l'homosexualité, la rage et le désir. Le livre d'un homme qui sait qu'il va mourir, qui voit ses amis et ses amants tomber comme des mouches autour de lui, mais qui ne peut s'y résigner: « J'ai levé les yeux vers lui. Il observait par la fenêtre un Portoricain sexy qui se tenait dans ta rue. Je lui ai demandé: "Si demain on te donnait une pilule qui te ferait mourir vite et sans souffrance, est-ce que tu la prendrais ?" "Non, a-t-il répondu, c'est encore trop tôt. -Y a trop de choses à faire. - C'est ça, a-t-il répondu. Y a encore beaucoup trop de choses à faire...»

De manière franche et brutale, Wojnarowicz pointe du doigt l'hypocrisie, en désigne les responsables, exhorte les victimes à réagir et à ne pas se laisser faire.

L'engagement, la responsabilité, la franchise, l'affirmation et la colère sont des thèmes qui traversent toute I'œuvre de Wojnarowicz : «Ma colère vient essentiellement du refus de notre société de regarder la mort en face. Ce qui me fout en rogne c'est que LORSQUE L'ON M'A APPRIS QUE J'AVAIS CONTRACTÉ LE VIRUS J'AI TOUT DE SUITE COMPRIS QUE C'ÉTAIT SURTOUT CETTE SOCIÉTÉ MALADE QUE J'AVAIS CONTRACTÉE.» Ses photos et ses collages, ses livres et ses performances posent la question de la représentation du sexe, surtout homosexuel, dans la société américaine contemporaine. De manière franche et brutale, Wojnarowicz pointe du doigt l'hypocrisie, en désigne les responsables, exhorte les victimes à réagir et à ne pas se laisser faire. Pas étonnant que son exposition Witnesses et son travail en général soient la cible des associations familiales et catholiques, qui réclament son interdiction au prétexte suivant : «Les gays meurent par milliers du sida, pleurant de rage contre ce qu'ils ne peuvent avoir : le respect d'un mode de vie que les Américains ne respectent pas, des millions pour la recherche médicale qui les sauveraient des conséquences de leurs tendances suicidaires. Franchement, les gays sont des âmes perdues, se battant contre le créateur de l'humanité, engagés dans une guerre qu'aucun humain ne pourra gagner.» Le travail de Wojnarowicz est, avec celui du groupe d'artistes activistes Gran Fury, intrinsèquement lié à Act Up, l'association de lutte contre le sida qui réunit, à la fin des années 80, la crème des homos new-yorkais. À cet instant de l'histoire, on ne sait pas vraiment qui, de Gran Fury, Wojnarowicz ou Act Up, a le plus nourri l'autre, et, à la limite, on s'en fout. Force est de constater que le travail de Wojnarowicz est tout entier porté par la philosophie act-upienne résumée dans ce slogan: «Silence = Death». Comme dans ce portrait en noir et blanc où David a la bouche cousue, ou dans ce texte émouvant et rageur publié en surimpression d'une photo sépia représentant deux mains bandées qui semblent réclamer l'aumône, ou dans cette série où il photographie son amant dans des situations diverses, le visage recouvert d'un masque de Rimbaud ou de Genet. Au bord du gouffre, partagé entre des paragraphes-pamphlets et des descriptions érotiques quasi subliminales, qui évoquent autant l'écriture de Genet que celle de Burroughs, est le livre d'un homme en colère qui dit tout simplement la vérité, une vérité cruelle à voir, à entendre et à lire parce qu'elle nous remet d'emblée face à nos responsabilités. C'est l'œuvre d'un homme qui vit dans un monde qu'il n'imaginait pas si hostile, où l'on n'a pas le droit d'être différent du modèle hétérosexuel blanc, où tout le monde se fout que le sida tue chaque jour davantage parce que c'est une « maladie de pédés », où les politiques, inactifs, ont du sang sur les mains. Ce n'est peut-être pas un hasard si ce livre bouleversant est publié en même temps que The End, le troisième livre de Didier Lestrade. Ce sont des brûlots écrits par des auteurs qui ne peuvent - ou ne pouvaient - plus se taire, comme l'écrit Wojnarowicz : «Comprenant que je n'avais plus rien à perdre, je laissai mes mains devenir mes armes, mes dents devenir des armes, chaque os et chaque muscle et chaque fibre et chaque goutte de sang sont devenus des armes, maintenant je suis paré pour le restant de mes jours.»

Têtu,
Mars 2004.