Les années sauvages de Wojnarowicz
Photo. Expositions, à Paris, et parution d'un livre de l'artiste homo radical disparu en 1992.
Libération, 2 avril 2004, par Elizabeth Lebovici
Félix Rimbaud teub à l'air. Rimbaud avachi dans le métro. Rimbaud à Coney Island. Rimbaud dans un coffee-shop. Rimbaud comateux, seringue plantée dans le bras. Soit vingt-quatre images de David Wojnarowicz, des performances plutôt, puisque ce grand garçon et son amant d'alors, Brian Butterick, ont revêtu le masque blême du Rimbaud "adulescent" pour se photographier ainsi à New York, en 1979. Rimbaud est mort à 37 ans, David Wojnarowicz à 38, en 1992. L'un et l'autre étaient beaux à crever ; Wojnarowicz avec son visage démesurément long comme une baguette et ses yeux blancs de voyant. Déchaîné. Aujourd'hui paraissent à Paris quelques traces de Wojnarowicz, littéraires et photographiques. Des films à lui ont été auparavant projetés dans des festivals français de films gays et lesbiens (1995, notamment). Mais la grande exposition rétrospective de 1999, Fever, au New Museum de New York, manque pour évaluer quel artiste il fut vraiment. Vindicatif, voyou, rageur, garçon sauvage échappé de chez Burroughs, séropo déchaîné sur le modèle d'Act Up - en version originale : Action Coalition to Unleash ("déchaîner") Power. Ses textes racontent des bribes de vie flottantes dans la rue (il était né à Red Bank, New Jersey, en 1954), son mutisme total après le suicide de son père, ses premières rencontres sexuelles à l'âge de six ou sept ans, ses vagabondages érotiques plus ou moins rémunérés, ses partouzes dans la moiteur désirante des docks à l'ouest de Manhattan, le speed, l'ecsta et autres drogues, puis, sur le modèle d'un William Burroughs en plus jeune, la paranoïa grandissante à l'encontre des mécanismes de contrôle et de coercition de ce qu'il appelle la "nation monoclanique" : United States of America. Jeune, il a volé un appareil photo, et pique des pellicules dans les drugstores pour prendre des images des gens avec lesquels il traîne, sans avoir l'argent pour faire développer. Il ajoute : "Lorsque j'ai cessé de vivre dans la rue, à 18 ans, j'ai continué à prendre des photos avec le même appareil, mais j'arrivais désormais à voir ce que l'appareil saisissait lorsque je le dirigeais sur un truc et que j'enclenchais l'obturateur. J'ai commencé à mieux comprendre ce qu'était la représentation et ce que ça signifiait pour moi. J'ai appris comment définir mes pulsions, mes désirs, mes idées sur le monde. En feuilletant le journal, il est rare de tomber sur une représentation fidèle du monde où l'on vit. Il s'agit de contrôle de l'information. Il s'agit de manipulation par des mains invisibles et des gens sans visage." Séropositivité. "Moi, j'ai la possibilité de faire des photos qui traitent de ma sexualité et je ne m'en prive pas, car je sais que d'autres mettent tout en oeuvre pour qu'elle reste ignorée des médias" : la guerre menée par Wojnarowicz, qui, passant par un groupe punk (3 Teens Kill 4), fabrique et expose, dans l'East Village des années 1980, des collages-collisions mondiales d'animaux préhistoriques, de cyborgs, de faux billets et d'images des médias, accuse un tournant à partir de 1987. Il découvre sa séropositivité. C'est aussi l'année où meurent nombre de ses amis et amants, notamment le photographe Peter Hujar. Un Pédé en Amérique et Au bord du gouffre - texte qui a donné son nom à l'ouvrage paru en VO en 1991 - racontent ça. Ça : la désagrégation du corps, la désintégration de la tête, les croyances en n'importe quel sirop de perlimpinpin, la mort rendue concrète, à répétition : "J'ai peur que les amis se transforment insidieusement en croque-morts professionnels, guettant le dernier soupir de leurs amants, leurs amis et leurs voisins, peaufinant leurs oraisons funèbres, préférant les rituels macabres à des rituels de vie pourtant simples, hurler dans les rues par exemple." Ce fragment de Cartes Postales d'Amérique : Radioscopie de l'enfer fut écrit en 1989, à la demande de Nan Goldin, pour accompagner une exposition qu'elle préparait dans un espace alternatif, intitulée Witnesses : against our vanishing ("Témoins : contre notre disparition"). Les choses ayant été dites clairement - "il n'y a plus de trentenaires. Nous sommes en voie d'extinction" -, le texte, du moins le catalogue qui le contenait, fut interdit de subvention publique, et là débuta une série de campagnes homophobes, racistes et sexistes, menées notamment par l'infâme sénateur Jesse Helms, par le cardinal O'Connor et autres sinistres personnages : tous désignés nommément par Wojnarowicz dans ses virulentes imprécations. Car rien n'est pire que le silence. Silence = Mort : en 1990, David Wojnarowicz se coud les lèvres. Toutefois, ses combinaisons de textes et photos ne concernent pas que sa propre image. "En plaçant un appareil photo entre de nouvelles mains, on oeuvre à l'écriture d'une histoire alternative", écrit-il. Pourtant, il s'est payé le luxe de s'enterrer, littéralement et photographiquement : ne surnagent de la caillasse qui recouvre son visage que le nez et la bouche entrouverte, exposés à la lumière. Mieux vaut avoir la tête dans le cul que d'être six pieds sous terre.
Elizabeth Lebovici