Radioscopie de l'enfer
Entretien avec Dan Cameron
Chronic'art, avril-mai 2004
Propos recueillis par Stéphanie Jeanjean
(merci à Elisabeth Watson)
Figure incontournable de la scène artistique new-yorkaise des années 1980,
David Wojnarowicz fut aussi l'un des fers de lance du militantisme gay dans les années Reagan. Ses textes sont enfin traduits en français. Dan Cameron, senior curator au New Museum 0f Contemporary Art, évoque un artiste hors normes.
SUR LES QUAIS DE L'HUDSON RIVER
J'ai découvert des œuvres de David Wojnarowicz, en 1983, dans The Village Voice. A ce moment-là, je ne savais pas qui il était, même si je l'avais sans doute croisé dans le cadre de la scène artistique de l'East Village. La nuit, les Quais étaient un lieu de rassemblement gay, ils étaient fréquentés par un tas de criminels et régulièrement surveillés par la police. D'une certaine manière, il y avait là quelque chose de dramatique, mais c'était également l'expression d'une attitude activiste gay dans cette période pré-sida. La génération de Wojnarowicz se cherchait une nouvelle posture intellectuelle propre dans une société cadenassée par le politiquement correct. Juste avant que le sida ne commence à frapper .
UN ARTISTE EN AVANCE SUR SON TEMPS
Parmi tous les artistes américains morts avant d'avoir pu remplir leurs promesses, Wojnarowicz est probablement celui qui a connu le destin le plus tragique. Il a passé la plus grande partie de sa vie à combattre ses démons et à apprendre à créer ses propres outils. Lorsqu'il était en train de devenir peintre, musicien, écrivain, performer, activiste, quand il a commencé à avoir du succès, il a découvert qu'il était en train de mourir. Ses dernières années ont donc été cette course contre le temps pour tenter d'achever ce qu'il avait commencé avant de disparaître... Il n'avait que 38 ans quand il est mort du sida, chez lui, à Manhattan. Il est aujourd'hui surtout connu comme photographe, écrivain et peintre, mais il y avait d'innombrables autres facettes dans son travail. Il faut voir les pans plus obscurs de son œuvre : ses films, ses performances et sa musique. Il était aussi producteur de films et acteur ; il a même créé une sorte d'opéra. Selon moi, le plus fascinant chez lui, c'est l'envergure de sa production, parce qu'il était réellement remarquable dans tous les domaines qu'il a abordés.
UNE « ANOMALIE » DANS LE CONTEXTE ARTISTIQUE DES ANNÉES 1980
Wojnarowicz a créé un véritable choc dans l'East Village, avec cette « Série des fleurs » (In the garden) exposée en 1990 à la galerie PPOW. Je me souviens avoir passé un moment à la fois agréable et difficile face à ces peintures. Les années 80 avaient été ironiques, satiriques, le postmodernisme bourgeonnait. Avec ces peintures, il nous ramenait à la réalité, à la souffrance et à la fragilité. Le texte était cru, mais complètement articulé à la peinture. Je crois que j'ai réellement pensé, à ce moment-là, qu'il était LE grand écrivain de ma génération. Que personne d'autre avant lui n'avait aussi bien exprimé ce que je ressentais quant à la violence et au désespoir qui caractérisaient les années 80.
EXPOSITION / CONTESTATION
Les années qui ont immédiatement suivi la découverte du sida ont été marquées par une hystérie incroyable. Pour beaucoup de gens, issus du monde de l'art ou non, prendre la décision de mettre sur le devant de la scène la lutte d'un activiste du sida n'était pas admissible. (...) J'ai organisé au New Muséum la première rétrospective dédiée à David Wojnarowicz, sept ans après sa mort. Présenter son travail revient à prendre position contre certaines valeurs appliquées à l'art des années 80 par les musées eux-mêmes. C'est contester implicitement ce qui a été présenté comme étant la vérité en art, laquelle est représentée dans des collections qui excluent soigneusement les travaux de Wojnarowicz. Encore que tout cela change peu à peu : de nombreux musées ont acquis certaines de ses œuvres, et il semble que les "canons" de l'art se soient un peu assouplis. La rétrospective du New Muséum a permis de maintenir Wojnarowicz en vie. Par extension, cela nous maintient dans le circuit. Et je suis convaincu que sa renommée sera un jour internationale.